Chapitre 11 – Esra

Bonjour ! Si c’est la première fois que vous visitez Les Réprouvées, je vous invite à vous rendre au début du récit, ou bien ici si vous souhaitez en savoir plus sur ce qui vous attends sur ce site. Bonne lecture  🙂

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Je souhaite rappeler que Les Réprouvées est une œuvre relativement violente et qu’une liste (non exhaustive) de contenus sensibles est disponible sur la page à propos.

X

Esra

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     Elle se frotta les yeux et regarda de nouveau le ciel, ahurie.
Est-ce qu’ils se foutent de moi ?

      Il faisait nuit, c’était peut-être autre chose. Elle s’éloigna du groupe en leur indiquant de ne pas la suivre, afin que la lumière des lanternes ne gêne sa vision, puis gravit à grandes enjambées la colline qu’ils étaient en train de contourner. Arrivée au sommet, elle plissa les yeux pour identifier la masse qui se déplaçait dans le ciel. Non, c’était bien un dirigeable.

      Oh les enfants de charognes.

      Esra n’en revenait pas. Elle dévala la colline et rejoint le groupe en prenant soin de contenir sa colère. Ils étaient déjà suffisamment en danger, s’énerver n’arrangerait rien.

      « On dégage, vite, leur annonça-t-elle en chuchotant.

      — Qu’est-ce qu’il se passe ? demanda Vincent.

      — Plus tard, on doit se mettre à couvert, suivez-moi en silence et éteignez la lampe. »

      Ils obéirent sans rechigner. Certains murmuraient entre eux, mais Esra préféra l’ignorer. La priorité était de se mettre à l’abri.

      Tout va bien.

      Elle commençait à bien connaître la région et avait préparé l’expédition avec le plus grand soin. Plus loin au nord, à quelques kilomètres seulement, une forêt suffisamment grande serait capable de les accueillir le temps d’une journée, sans qu’ils ne s’éloignent trop de la trace. Au moins, la présence du dirigeable confirmait une chose : ils étaient sur la bonne voie.

      À la clarté de la lune, leur progression était plus lente. Ils trébuchaient, grognaient, tombaient, juraient. Leurs chuchotements malavisés étaient couverts par le tintement de leurs bagages, le son des boucles qui s’entrechoquaient contre les canons de leurs armes et le bruissement de la terre sèche qui s’affaissait sous leurs bottes. Esra se retournait régulièrement, s’assurant qu’aucun d’eux ne s’était perdu en route. Ils ne marchaient pas depuis longtemps, mais il valait mieux rester prudent.

      Bordel.

      Si les imprévus étaient fréquents lors d’expéditions dans l’Outremonde, les plus frustrants restaient ceux qui n’auraient pas dû en être. Elle essayait de se souvenir de toutes les lettres, les réunions, les rumeurs, elle fouilla sa mémoire à la recherche de la moindre indication qu’elle aurait pu négliger, mais rien ne lui venait. Pourquoi la Mécamestrie renvoyait un dirigeable si tôt, sans la prévenir ? C’était insensé.

      Ils savaient que je repousserais le départ, pensa-t-elle. Les fils de porcs.

      Ils atteignirent la lisière de la forêt sans incidents. Cette dernière n’était pas très dense : le tronc des arbres étaient larges, leurs branches dégarnies, et leurs racines serpentaient le sol de sorte que leur progression était drastiquement ralentie. Ils s’enfoncèrent dans les bois pendant un moment, et, une fois qu’Esra estima qu’ils s’étaient suffisamment avancés, ils montèrent le camp. C’était déjà le quatrième jour de chasse et la routine s’installait ; les hommes n’avaient plus besoin de ses indications pour se mettre au travail.

      Bien.

      Esra se dirigea vers Vincent, qui était en train d’aider les mercenaires à dresser une tente. C’était un nouveau, il n’avait pas l’habitude des escapades dans ce genre, mais il se faisait rapidement au rythme. Il était plutôt jeune, et, en tant que technicien de la Mecamestrie, son expertise était apparemment indispensable pour leur mission. Elle n’avait pas eu d’autre choix que d’accepter qu’il les accompagne.

      « Vincent, j’aimerais vous parler une minute, lui dit-elle.

      — Bien sûr, qu’est-ce qu’il se passe ?

      — Allons à l’écart. »

      Ils s’éloignèrent du camp. Elle pouvait voir qu’il n’était pas rassuré, et elle décida d’aller droit au but pour en finir au plus vite.

      « Il y avait un dirigeable.

      — Celui qu’on cherche ?

      — Je ne crois pas, non, répondit-elle. Celui-ci était en état de marche et venait d’Aldenheym.

      — Et ?

      Il n’avait pas l’air de saisir où elle voulait en venir. Pourtant, Esra avait l’impression d’être suffisamment clair.

      — Est-ce que la Mecamestrie avait prévu de renvoyer un autre dirigeable, sans attendre le retour de notre expédition ? demanda-t-elle.

      — Oui, bien sûr, vous ne le saviez pas ?

      — Non.

      Elle ne savait pas s’il jouait la comédie ou s’il pensait sincèrement qu’elle était au courant. Dans les deux cas, la situation était complexe. Elle ne comprenait pas pourquoi la Mecamestrie les mettait tous en dangers comme ça.

      — Et c’est grave ?

      — Oui c’est grave, maugréa-t-elle, ça nous fout dans le pétrin : si ce sont bien les Créatures derrière la disparition du premier, ça va sûrement les attirer par ici. Pourquoi vous ne m’avez pas prévenu, votre instinct de survie est détraqué ou quoi ? »

      Il n’osait plus rien dire.

      Tant mieux.

      Esra ferma les yeux et expira un grand coup.

      « Bon, Vincent, j’aimerai que ce soit clair, dit-elle fermement. Est-ce qu’il y a autre chose que je devrais savoir, que la Mecamestrie m’a caché, sciemment ou non ?

      — Je ne crois pas, non, hésita-t-il.

      — Je veux des certitudes, je veux qu’on puisse se faire confiance. C’est une question de vie ou de mort, vous comprenez ?

      — Oui, pardon »

      Cette fois, il prit le temps d’y réfléchir.

      « Si la Mecamestrie vous cache autre chose qui pourrait nous mettre en danger, finit-il par dire, alors je ne suis pas au courant. »

      C’est encore vague, mais soit.

      Il disait probablement la vérité. De toute manière, Esra ne pensait pas pouvoir en tirer grand-chose de plus : il était peut-être stupide, mais sûrement pas au point de risquer inutilement sa vie. Elle lui demanda s’il était capable de retrouver son chemin jusqu’au camp et le congédia. Elle avait besoin d’un temps calme, de faire redescendre sa colère, elle alla donc s’isoler près d’un ruisseau. Là, elle ajusta son foulard, se déchaussa et retira ses gants, puis se prépara pour la prière. Elle pensa à ses derniers instants en compagnie de Zacaria. « Reviens-nous vite, et qu’Hilam veille sur toi », avait-il dit.

      Et qu’il veille sur notre foyer, lui avait-elle répondu. Zacaria, Taleq, Camélia, pensa-t-elle. J’espère que tout va bien pour vous, mais je risque de ne pas rentrer avant quelque temps. Pardonnez-moi.

      Elle fit le vide à l’intérieur, et se mit à prier.

      Ils attendirent trois jours et trois nuits dans cette forêt, et s’il leur avait été possible d’y rester plus longtemps, Esra n’aurait pas hésité une seule seconde. Le risque que des Créatures rôdent encore dans les parages était trop grand, mais leurs vivres étaient limités, et il leur était impossible de se nourrir de ce qu’ils trouvaient dans les bois. Sans compter sur le moral du groupe, qui s’était nettement détérioré depuis qu’ils avaient cessé toute progression : il était grand temps de se remettre en marche.

      Le reste du trajet fut à l’image de leur attente. Pénible et tendu. La nuit, ils balayaient méthodiquement chaque recoin du tracé convenu, veillant à ne pas passer à côté des éventuels décombres du dirigeable. Le jour, ils trouvaient refuge dans de vieilles usines, dans des maisons abandonnées et isolées ou dans des mines désaffectées, et ils en profitaient pour reprendre leurs forces et fouiller les lieux à la recherche de quelques babioles oubliées. À tour de rôles, ils épiaient les environs pour être sûr de ne pas être découverts par des Créatures. Lohm, un des mercenaires, était convaincu d’en avoir aperçu un jour, mais elles n’allaient pas dans leur direction et ne donnèrent plus de signe de vie, au grand soulagement du groupe. Cependant, l’éventualité qu’ils ne retrouvent jamais le dirigeable faisait de plus en plus irruption lors de leurs discussions, et ils commençaient sérieusement à remettre en cause l’utilité de leur mission. Rebrousser chemin avait été évoqué plusieurs fois déjà, mais Esra était résolue. Jamais elle n’abandonnerait, et elle irait jusqu’à Mynydd s’il le fallait.

      Pourtant, elle aussi était exténuée. Elle aussi doutait, elle aussi voulait rentrer et retrouver sa famille. Elle ne dormait pratiquement jamais, toujours à l’affût. À l’affût des Créatures, oui, mais aussi de ses équipiers. Si elle commençait à bien connaître les trois mercenaires et les deux porteurs qui l’accompagnaient depuis quelques années maintenant, elle se méfiait encore de Vincent et de l’Intendant. Ces deux-là ne savaient rien de l’Outremonde et de ses dangers, et cela se reflétait bien dans leurs comportements, leurs attitudes. Surtout envers elle. Malgré la distance qu’elle imposait, ils insistaient, essayaient toujours par des moyens détournés d’outrepasser cette barrière, de la déstabiliser. Esra ne lâchait rien, mais c’était usant, et elle n’avait pas besoin de ça. Peut-être leur fallait-il une confrontation avec des Créatures et perdre un membre ou quelques camarades, comme il l’avait fallu pour les autres, avant qu’ils n’apprennent à seulement la respecter.

      Des porcs et des enfants, se disait-elle. Ils ne savent rien.

      Et malgré sa fatigue, Esra n’en laissait rien paraître. Elle ne pouvait pas se le permettre. Alors elle encaissait, elle rappelait à l’ordre, elle haussait le ton, et ils poursuivaient ensemble leur périple, répétant inlassablement cet instable schéma.

      C’est au bout du onzième jour d’expédition qu’ils trouvèrent les premiers débris du dirigeable. Ils avaient commencé l’ascension des montagnes dans la nuit et dépassés les premiers cols. Jugeant qu’à l’abri des falaises escarpés et des reliefs rocheux, les Créatures ne les surprendraient pas, Esra avait décidé de poursuivre les recherches en journée. S’ils veillaient à ne pas s’attarder sur les versants exposés de la montagne, ça ne poserait pas de problèmes.

      L’épais morceau de toile s’était pris au piège dans un buisson. Quand le mécanicien de la Compagnie confirma qu’il venait bien du dirigeable, Esra remercia mille fois Hilam, car elle ne pouvait s’empêcher de penser qu’elle aurait fini par égorger l’Intendant s’il en avait été autrement. Vincent s’était quelque peu calmé et passait désormais le plus clair de son temps avec les porteurs, dont la compagnie pouvait être agréable, mais l’Intendant… L’Intendant était une plaie. Il ne s’en rendait même pas compte, et c’était peut-être ça qui l’ennuyait le plus. Elle avait essayé d’être claire, pourtant, mais rien ne semblait arrêter ses monologues enjoués, ses réflexions maladroites et ses questions indiscrètes. Esra comptait bien sur les fouilles de l’épave pour arracher une trêve, aussi courte soit-elle.

      La carcasse du dirigeable les attendait plus en amont, à encore deux heures de marche environ. Elle était venue s’échouer sur le flan d’une petite vallée et leur apparu au détour d’un sentier.

      « Bon sang, souffla Lhom.

      — Le gros morceau est là, les gars. Mission accomplie.

      — Bien, on va délimiter un périmètre et commencer les recherches, dit Esra. Vincent, de quel genre d’assistance auriez-vous besoin ? »

      Il resta silencieux, les yeux rivés sur l’épave.

      « Vincent, tout va bien ? demanda-t-elle.

      — Oui, pardon, lâcha-t-il, la tête encore dans les nuages. J’aimerais avoir accès à la cabine. Je vais faire un état des lieux général de toutes façons, si j’ai besoin d’aide, j’appellerais. »

      Esra était soucieuse, il avait vraiment l’air ailleurs depuis qu’ils avaient trouvé le morceau de toile. Peut-être avait-il perdu des amis a bord de ce dirigeable. Sur un ton qu’elle voulait bienveillant, elle lui dit :

      « Bien. Prenez votre temps, surtout. »

      Elle regarda rapidement la position du soleil. Il était encore tôt, mais ils auraient sûrement besoin de temps avant de pouvoir repartir.

      « Ed, vous restez auprès de Vincent pour lui porter assistance. Lhom, faites un tour rapide des environs et venez faire votre rapport. Rien de poussé, c’est juste pour savoir ou on met les pieds.

      — Bien reçu.

      — Les autres, avec moi. On va monter le camp, on fouillera l’épave après. »

      Et on partira pour Voodryll demain à la tombée de la nuit, pensa-t-elle. Si tout se passe bien.

      Avec un peu de chance, ils seraient même rentrés en Aldenheym avant le début de l’été. La baume au cœur, Esra pensait à sa famille qui l’attendait. Elle était ravie, mais elle ne voulait pas trop se donner de faux espoirs. Se recentrant sur son objectif, elle s’empressa de trouver un endroit confortable où s’installer.

      Ils furent particulièrement efficaces pour établir le campement et rejoignirent rapidement les autres autour du dirigeable. Vincent essayait visiblement de déterminer les causes de l’accident, se débattant avec une lourde caisse en métal, pendant qu’Ed rassemblait mollement des morceaux de bois et des pièces usées. Lohm n’était pas encore revenu. Une chose qu’elle n’avait pas remarqué la première fois lui sauta aux yeux en voyant à nouveau l’épave.

      Il n’y a pas de corps.

      Elle avait beau scruter l’endroit du regard, elle ne trouvait aucun cadavre.

      Où sont-ils ?

      Elle se dirigea vers Vincent, qui l’avait entendu arriver. Il avait laissé la boite de côté et s’était relevé pour venir à sa rencontre. Esra lui demanda :

      « Alors, une première idée de ce qu’il s’est passé ?

      — Pas vraiment, répondit le mécanicien. Ce n’était pas un accident, ça c’est confirmé. La voile du ballon est perforée à de nombreux endroits. Enfin, ce qu’il en reste. J’ai l’impression qu’une grosse partie du bouzin à été récupéré. Les cordes, l’outillage, une bonne partie du ballon, tout ça, plus rien.

      — Pas non plus de traces de l’équipage ?

      — Négatif.

      — Mise à part du sang séché et quelques morceaux pourris, rien, dit Ed.

      — Bien. Vous voulez qu’on vous aide à réunir des pièces ?

      — Ouais pourquoi pas. »

      Ils s’exécutèrent. Esra prenait soin de tenir l’Intendant à l’écart, l’envoyant sans remords sur des tâches éloignées. Alors qu’elle fouillait le pont arrière, elle entendit une voix l’interpeller.

      « M’dame Esra, v’nez voir par ici ! »

      Lohm était de retour de sa ronde et semblait impatient de lui montrer sa découverte. Elle le suivit à travers la montagne pendant de longues minutes. Si longues qu’elle commença à se méfier. Elle jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Personne.

      « Je croyais vous avoir demandé une simple patrouille, dit-elle sur le ton de la plaisanterie.

      — Vous ne sentez pas ? » lui répondit-il en se touchant le nez du bout des doigts.

      Cette odeur…

      Effectivement, l’air était imprégné d’une fragrance lourde depuis quelques minutes, et son estomac s’était tendu. Maintenant, elle reconnaissait le fumet particulier de la cendre stagnante, qui couvrait maladroitement la puanteur des cadavres calcinés.

      Les corps étaient donc là.

      « On y est presque, dit-il en enjambant une grosse butte. Voilà, c’est ici. »

      Il désigna un petit gouffre, dans lequel des corps humains avaient été empilés puis brûlés. Esra avait relevé son foulard pour couvrir son nez et s’épargner des odeurs. Lohm sauta dans le gouffre et s’approcha de ce qui semblait être un tas de gravats.

      « Tenez, lui dit-il.

      Il lui lança une pierre qu’elle rattrapa au vol. C’était un gros galet, et un glyphe blanc avait été peint sur sa surface. Le dessin était soigné, précis.

      — Il y en a d’autres ? demanda-t-elle.

      — Oui, une douzaine. Tous le même symbole. »

      Le symbole des âmes perdues, pensa Esra.

      Ce n’était pas un coup des Créatures.

Chapitre suivant – Lisbeth (à paraître)

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Chapitre 10 – Roxanne

Roxanne

       Le dirigeable poursuivait tranquillement sa course à travers les nuages et Roxanne, emmitouflée dans un énorme manteau, était sortie de sa cabine pour profiter de la vue du pont principal. De nuit, elle n’y voyait pas grand-chose. Les lumières d’Aldenheym s’étaient évanouies depuis un moment déjà, et elle devinait à peine les montagnes à l’horizon. En dessous d’elle, les grandes plaines se distinguaient grâce aux cours d’eau sinueux qui les traversaient, scintillants dans l’obscurité. De temps à autres, des collines et des forêts de toute tailles surgissaient, altérant la topologie des lieux de sorte que, même de nuit, on puisse encore les repérer. Mais ce qui fascinait le plus Roxanne, au milieu de tout ça, c’était les ruines. Ces fragments du passé délaissés, qui déchiraient le paysage et parsemaient l’Outremonde, témoins muets de la grandeur d’une autre époque, révolue depuis l’irruption des Créatures.

       Splendide, pensa-t-elle.

       C’était la première fois qu’elle montait à bord d’un dirigeable, la première fois qu’elle avait l’occasion d’observer l’Outremonde d’autre part que de cette foutue plaque. Le trajet durerait une nuit seulement, et elle ne voulait pas manquer cette occasion.

       « Du mal à dormir ? lui demanda Irène, qui s’était approchée discrètement derrière elle.

       Roxanne n’était pas surprise qu’elle la rejoigne. Elle avait entendu le bruit feutré de ses pas, elle reconnaissait même le son de sa démarche. À vrai dire, elle avait un peu fait exprès de se mettre ici. Elle savait que du poste de pilotage, Irène la verrait.

       — Oui. Le mal de l’air, peut-être, répondit Roxanne d’un air amusé, en se tournant vers elle.

       Toujours accoudée à la rambarde, souriante, elle l’observa s’installer à ses côtés. Elle avait noué ses cheveux en chignon et relevé sur son front ses énormes lunettes. Malgré le froid, Irène n’était vêtue que d’une chemise assez ample. Les bras croisés contre son torse, elle vint se placer derrière elle, directement sur le plancher du pont. Une fois assise, elle lâcha un soupir de soulagement et un nuage de vapeur s’échappa d’entre ses lèvres.

       — Tu n’as pas froid ?

       — Non ça va, je suis habituée.

       Roxanne hocha la tête. Un peu déçue qu’Irène ne soit pas venue exactement à côté d’elle, elle demanda :

       — Tu ne veux pas profiter du paysage ?

       — Je préfère autant regarder les étoiles. »

       Le plissement de ses yeux quand elle souriait ainsi. Peut-être que c’était ça qui la faisait craquer, chez elle. Roxanne la trouvait si belle. Elle avait une trentaine d’année, comme elle, et moitié moins que Gabrielle. Elle se demandait si c’était une question d’âge, finalement. Non, Gabrielle était toujours resplendissante. Souhaitant penser à autre chose, Roxanne sortit une banalité :

       « Tu peux laisser les commandes sans surveillance, ça ne pose pas de soucis ?

       — Oh ne t’inquiète pas pour ça, Farn y est. C’est quand on survolera les montages que ça va se compliquer. On a encore du temps. »

       Un silence. Roxanne se retourna vers l’Outremonde et poursuivit sa contemplation. Elle ne savait pas si Irène n’osait pas parler, de peur de gêner, ou si, comme elle, elle profitait de l’instant. Depuis qu’elle était là, une sensation étrange s’était invitée au niveau de sa poitrine.

       « Je me demandais, finit par dire Roxanne. J’ai aperçu de la fumée, tout à l’heure. Proche du sol.

      Comme si des trains circulaient encore, pensa-t-elle.

       — Ah oui. Une locomotive, dit Irène. Les Créatures ont réhabilité certains chemins de fer, en réalité. On garde cette info confidentielle, pour pas créer une panique générale.

       — Tu m’étonnes. Depuis quand ?

    — Ça fait plusieurs années déjà. On les suspecte même d’avoir rétablies des communications télégraphiques. On se demande bien à quoi ça peut leur servir, d’ailleurs, mais franchement, leur comportement est de plus en plus étrange ces derniers temps. Enfin, de ce qu’on en voit, quoi.

      Ah.

       Roxanne n’en savait rien. Elle se doutait qu’on la laisserait dans l’ombre, qu’on sous-estimerait encore et toujours ses capacités, mais elle aurait peut-être pu le découvrir d’elle-même. Elle se sentait un peu idiote.

       — Et l’autre dirigeable, demanda-t-elle, tu as une idée sur qui est derrière tout ça ? Les Créatures ?

       — Sans doute. Je ne veux pas dire de conneries, mais elles en ont sûrement les moyens. Et puis, qui d’autre ? »

       La question d’Irène la laissa perplexe.

       Oui, qui d’autre ?

       Mais à mieux y réfléchir, les ennemis de la Mecamestrie étaient nombreux, à commencer par la Nouvelle Aube. En fait, ça pouvait être n’importe qui. Roxanne partagea sa réflexion.

       « Les habitants d’Olenvhor ne doivent pas nous porter dans leurs cœurs, et à raison. Sans compter la Nouvelle Aube. Et pourquoi pas Mynydd, tout simplement ? Une révolte, quelque chose dans ce genre-là. Le dirigeable serait bien arrivé à destination, mais n’aurait jamais pu repartir.

       — Je ne pense pas, répondit Irène. Pourquoi prendre ce risque alors que la menace des Créatures est toujours aussi forte. Et puis, les pigeons peuvent encore circuler. C’est un de leurs messages qui nous a prévenu de la disparition du dirigeable.

      Ah oui, c’est vrai.

       — Le message mentait peut-être, hésita Roxanne.>

     — On serait pas dans la merde, si c’était le cas. Pour les autres, je ne sais pas. Honnêtement, je vois mal qui aurait les moyens d’abattre un dirigeable depuis l’Outremonde, à part les Créatures. Et encore, je me demande comment elles ont fait. »

       Il y eut encore un silence. Roxanne gardait les yeux rivés sur le paysage, le scrutant à la recherche d’anciennes villes, d’usines désaffectées ou de gares à l’abandon. Elle ne savait pas grand-chose à propos des Créatures, mais à en croire ce qu’elle voyait de l’Outremonde, elles étaient redoutables. Elle savait déjà qu’elles avaient réduit le pays à l’état de ruine en moins d’un demi-siècle, mais le voir de ses propres yeux, c’était autre chose.

       « Tu crois qu’on risque quelque chose, là ? demanda-t-elle, soudainement inquiète.

       — Sûrement, répondit Irène.

       — Tu as peur ?

       — Un peu. Mais on a pris ce risque en connaissance de cause, non ?

       Sa voix tremblait. Elle demandait ça comme pour être rassurée d’avoir fait le bon choix. Roxanne mit du temps à formuler sa réponse, cherchant soigneusement ses mots :

       — Je ne crois pas que ce soit aussi simple, dit-elle. On peut faire un choix en sachant pertinemment que c’en est un mauvais, mais parmi l’éventail de tous les choix qui s’offrent à nous, il reste le meilleur. Est-ce que pour autant, ça veut dire qu’on est responsable d’avoir pris ce risque ? Et au final, qu’est-ce que ça change. On est ici maintenant, on ne peut plus reculer. Tu ne devrais pas te le reprocher, en tout cas.

       — C’est amusant, répondit Irène. Ça me fait penser à un livre d’Aezeil qui parlait d’un concept similaire. Il disait qu’en réalité, nous ne sommes pas totalement libres de nos choix et que notre environnement nous détermine. Il définissait ça à la quantité de choix disponibles de façon réaliste qui s’offrent à chacun, à un moment donné. Le plus intéressant dans tout ça, c’est qu’il disait qu’en fonction des catégories d’individus et selon les situations, nous étions plus ou moins libres. Dans le sens où certains avaient plus de choix que d’autres, uniquement parce qu’il appartenait à ces catégories, par exemple. Tu vois ce que je veux dire ?

       Roxanne regarda sa main, puis regarda Irène, pensive.

       — Je n’en sais rien, mais ça me parle, dit-elle.

       — Je pourrais te le prêter, à l’occasion, je l’ai gardé.

       — Pourquoi pas, oui. »

       Roxanne n’appréciait pas particulièrement la philosophie, mais elle se voyait mal refuser. Et puis, ça pouvait s’avérer intéressant, même si elle ne voyait pas encore en quoi ça l’aiderait, concrètement.

       Irène s’était allongée contre le pont et Roxanne se décida à la rejoindre. Elle s’installa à ses côtés et inclina sa tête pour pouvoir observer elle aussi les étoiles : le ballon du dirigeable prenait encore une place considérable dans son champ de vision et le bois du plancher n’était pas des plus confortables. Elle mit un moment avant de trouver une position où sa colonne vertébrale ne la faisait pas souffrir et en profita pour se rapprocher subtilement d’Irène, qui la regardait faire en souriant.

       « Je pense à ça souvent, dit cette dernière en montrant le ciel du doigt. Les étoiles, l’Univers. Tu penses qu’elles viennent de là ? Les Créatures, je veux dire. Tu crois qu’il existe d’autres mondes, comme le nôtre ? Qu’elle sont nées sur une planète loin d’ici et qu’elles étaient contraintes de l’abandonner ? Où que les Arcans les ont fait venir, d’une manière ou d’une autre ?

       Roxanne n’avait jamais pensé à ça. Elle ne s’était jamais réellement intéressée aux origines des Créatures ou à l’existence possible d’une vie extra-terrestre, en réalité.

       — Je ne sais pas. Peut-être. Je ne suis pas très bonne en astronomie, dit-elle en rigolant. J’ai surtout rejoint la compagnie pour la mécanique.

       — Tout le monde dit que c’est à cause des Arcans que les Créatures sont là, poursuivit Irène, mais ça me semble étrange. Je me pose beaucoup de questions à ce sujet. Les Arcans, les Créatures… Qu’est-ce qu’ils avaient en tête, si ce sont vraiment eux derrière tout ça ? La Nouvelle Aube parle d’un coup d’état, mais je ne sais pas. Je n’arrive pas à croire leur version des faits. »

       Ça l’étonnait qu’elle lui fasse tant confiance. Remettre ouvertement en cause la parole de la Nouvelle Aube sur les Arcans et l’origine des Créatures pouvait coûter cher.

       « Je ne sais même pas si je crois au Dieu unique de la Nouvelle Aube, continua-t-elle. Je ne crois pas, mais j’ai quand même l’impression qu’il existe une chose qui nous dirige. Une entité, peut-être. Quelque chose de plus abstrait sinon, je ne sais pas.

       — Je ne peux pas t’aider à y voir plus clair, je suis désolé, dit Roxanne, sincère.

       — Ce n’est pas grave… Dis, tu peux garder un secret ?

       Le changement de ton soudain dans sa voix éveilla sa curiosité.

       — Bien sûr.

       — J’ai trouvé un livre à la bibliothèque. Je faisais des recherches sur l’astronomie, et je suis tombée sur ce bouquin. Il n’aurait pas du être là et j’aurais du le signaler, je le sais. C’était un manuscrit Arcan, je ne sais pas pourquoi il n’a pas été brûlé avec les autres.

       — Tu n’as pas prévenu le bibliothécaire ?

       — Pas encore… Mais je vais le faire, hein !

       — … Tu l’as lu ?

       — Oui… Tu ne me dénonceras pas ?

       — … Non, bien sûr que non.

       — Merci. »

       Roxanne n’en revenait pas. La Mecamestrie compagnie avait collaboré avec les Arcans, autrefois, mais depuis que la vérité avait éclaté au sujet des Créatures, depuis la grande Chasse aux Sorciers, toutes traces de l’organisation avaient été effacées. Irène prenait un risque énorme.

       « Les Arcans appellent ça l’Essence, reprit-elle. Ce tout qui compose chacun de nous et qui fait de nous ce que nous sommes. C’est peut-être ça, cette chose qui nous dirige, ce flux qui nous porte. J’ai envie d’y croire, je pense. »

       Elle chuchotait, maintenant, de peur de se faire surprendre par d’autres membres de l’équipage, mais parlait aussi avec les mains. Elle faisait de grands gestes pour accompagner son récit passionné. Roxanne l’écoutait diverger sur la nature humaine, sur le sens de la vie, et sur toute sorte de sujets plus ou moins abstraits. Elle se fit la réflexion qu’elles courraient probablement un grand danger à bord du dirigeable, qu’elles pouvaient même mourir cette nuit, mais elle s’en fichait. Elle se sentait bien. La proximité de sa main, cette sensation étrange dans sa poitrine… Roxanne culpabilisait. Si Gabrielle l’apprenait. Non, elle ne faisait aucun mal. C’était juste un flirt, rien de plus. Ça n’irait jamais plus loin. Irène n’accepterait jamais de toute façon, pas avec quelqu’un comme elle. Un courant d’air un peu plus violent lui piqua le bout du nez et la ramena sur terre. Roxanne se rendit compte qu’elle n’avait pas du tout écouté la fin de ce qu’Irène lui racontait et qu’elle attendait maintenant une réponse. Elle rougit, cherchant quelque chose à dire, puis bafouilla :

       « Je ne savais pas que tu aimais autant les livres.

       — C’est la seule chose qui me permette de m’évader vraiment »

       Soulagée qu’Irène ne se soit rendu compte de rien, elle se sentit obligée de relancer la discussion.

       « Dis, tu y es déjà allée, toi, à Mynydd ?

       — Oui, dit-elle, pensive.

       — C’est comment ?

       — Différent d’Aldenheym. Je suis née là-bas, en fait, et la ville a beaucoup changé depuis.

       — Ah. Je ne savais pas.

       — Mais tu verras, c’est très beau. L’architecture peut paraître grotesque, mais on s’y fait. Et il y a l’océan. Tu devrais t’y sentir bien, il y a bien plus d’Oliens qu’à Aldenheym.

       Roxanne éclata de rire, nerveuse.

       — J’ai dit quelque chose de mal ? se brusqua Irène.

       — Je ne suis pas Olienne, répondit-elle, sur un ton qui oscillait entre l’amusement et l’amertume.

       — Ah bon, mais tu es…

       — Petite, oui. Toutes les personnes de petite tailles ne sont pas Oliennes.

       — Je ne savais pas…

       Elle semblait véritablement surprise.

       — Regarde-moi » dit Roxanne.

       Irène s’exécuta et la fixa droit dans les yeux. Il y avait de la honte dans son regard, de la culpabilité. Leurs visages étaient si proches. Elle pouvait sentir le souffle de sa respiration qui lui caressait la peau. C’était agréable, mais Roxanne ne voulait pas penser à ça. Ce n’était pas le moment.

       « Tu n’avais jamais remarqué que je ne leur ressemble pas ? demanda-t-elle.

       — Si, bien sûr, mais je croyais que tu étais différente…

       — Je suis différente. Mais humaine, comme toi. Mon visage, mon corps, tout ça, c’est dû à une maladie. Je pensais que tu le savais.

       Irène était mal à l’aise.

      — Ça n’a pas d’importance pour moi… bafouilla-t-elle.

      — Ça en a pour moi, répondit Roxanne, ferme. Je suis différente, ça ne veut pas dire que je ne suis pas une personne à part entière, que je suis moins humaine, tu comprends ? Je suis normale.

     — Je me sens bête. Je croyais sincèrement que tu étais Olienne. Je… Je suis tellement désolée. »

      Ses excuses semblaient sincère, mais Roxanne ne voulait plus en entendre parler. Ce n’était pas qu’elle ne voulait pas être assimilée aux Oliens, non. Elle était humaine, voilà tout.

       « Passons à autre chose, veux-tu.

      — Oui, pardon, dit-elle, se pressant de trouver un autre sujet de conversation. Je ne t’ai pas vu au jugement, tu n’es pas restée ?

       — Je n’y ai pas du tout assisté, en fait. J’étais convoquée par le grand Engingneur.

       — Ah. Et on t’a raconté ?

       — Vaguement. J’ai entendu dire que ça avait dégénéré…

      — Oui, ça craint sévère, cette histoire. Le type, c’était qu’un gamin. Pendu haut et court, comme ça, et le gouvernement qui fait rien.

       — Et le peuple non plus, n’a rien dit ?

       — Pas vraiment. Moi je suis restée après pour montrer que j’étais pas d’accord, y avait des habitants du Bourbier, aussi, et quelques camarades de la Mecamestrie, mais on s’est pris les gaz et on a dû décamper. Je me demande bien dans quel état on va retrouver la ville, à notre retour, mais j’ai peur. »

       Roxanne se demandait si Irène n’exagérait pas un peu. En fait, elle ne savait pas trop. Durant les jours qui avaient précédé son départ, elle s’était plongée dans une montagne de dossiers, pour préparer sa visite de Mynydd, et n’avait pas du tout prêté attention au climat qui régnait en ville.

       « J’ai peur de l’influence de la Nouvelle Aube, continua Irène. Ils ne nous ont pas à la bonne et ils ont de plus en plus de pouvoir. Janet y était, elle aussi, tu verrais la gueule de ses cicatrices… Et il y a eu des morts. Si ça ne tenait qu’à moi, je resterais à Mynydd, mais je ne peux pas laisser la compagnie tomber. Et puis, combien de temps avant que l’influence de la Nouvelle Aube ne s’étende jusque-là ? Sans parler des Créatures… »

       Roxanne ne savait pas quoi répondre. Est-ce que la situation était si terrible que ce qu’elle prétendait ? Ce n’était pas si invraisemblable. Elle avait de nouveau peur. Peur pour elle, peur pour Gabrielle, surtout…

       Soudain, la trappe du poste de pilotage s’ouvrit, et Farn appela Irène pour qu’elle vienne le remplacer. Elle se leva, s’excusa de ne pouvoir rester plus longtemps, et la laissa seule sur le pont. Roxanne se leva à son tour et retourna s’accouder au bastingage. Elle était exténuée, mais elle savait qu’elle ne trouverait pas le sommeil. Elle releva son manteau et glissa ses mains à l’intérieur, pour lutter contre le froid, puis plongea à nouveau son regard dans l’Outremonde, pensive. Plus elle le contemplait, plus elle trouvait l’ambitieux projet de la Mecamestrie absurde…

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Chapitre 9 – Rena

Chapitre précédent – Regnald

Rena

 

       Elle s’était précipitée vers elle et avait lâché son arbalète, lui tendant sa main valide. Pour l’empêcher de tomber, peut-être. C’était juste un réflexe, elle n’avait rien pu faire. Seulement observer.

      Elle s’est jetée, comme ça.

       Rena n’en revenait toujours pas. Le bruit de sa chute… C’était probablement le plus terrible qu’il ne lui avait été donné d’entendre. La créature s’était d’abord fracassé sur un vieux balcon, le traversant de part en part, puis s’était écrasée sur le sol, relâchant un hurlement étouffé, comme si, malgré la douleur, elle trouvait encore la force d’essayer de rester discrète.

       Craignant le pire, veillant à garder l’équilibre malgré son bras estropié, Rena s’était approchée du bord pour vérifier l’état de la créature. Échouée dans un tas d’ordures, recouverte de quelques fragments du balcon qu’elle venait de briser, elle était immobile. La ruelle était déserte, mais au loin, quelques curieux commençaient à affluer en direction du corps, attirés par le bruit.

      Fait chier.

       Rena se tourna vers Tobias. Il l’avait rejoint au bord du vide et regardait lui aussi l’allée.

       « Qu’est-ce que tu fous là… » demanda-t-elle.

       Elle voulait se mettre en colère, se montrer sévère, mais c’était à peine si elle arrivait à tenir debout. La tension extrême de la situation lui avait drainé toute son énergie, et elle se sentait lasse. Voyant que Tob ne répondait pas, comprenant peut-être l’ampleur de sa connerie, elle ajouta en montrant l’arme du doigt :

       « Comment est ce que t’as eu ça ?

       — C’est… Un cadeau, répondit-il simplement. Je l’avais déjà quand j’étais en Aldenheym.

       Il marqua une pause, visiblement gêné, puis demanda :

       — Tu crois qu’elle est morte ?

       — J’en sais rien. Peut-être. Merde. Chier. »

       Elle n’y voyait pas grand-chose. C’était une petite ruelle, et le réverbère qui l’éclairait n’était pas très puissant.

       — Regarde, elle a bougé ! »

       Elle se pencha à nouveau. Effectivement, la créature se relevait péniblement, dégageant les ordures et les débris qui encombraient son passage. Les habitants et habitantes qui s’étaient amassées autour s’écartèrent brusquement. La bête se leva, les dévisagea, puis repartit en titubant. Après quelques pas, elle s’était déjà remise à courir.

       Comment tu veux arrêter un truc pareil, pensa Rena.

       Elle ne comprenait pas. La créature avait pris plusieurs balles, se relevait après une chute de plus de vingt mètres, sans compter le coup de poignard qu’elle lui avait asséné la dernière fois… Qu’est-ce qui pouvait l’arrêter ? L’arme de Tob avait eu l’air de sérieusement l’amocher, cela dit. Elle lui demanda de lui passer, et il s’exécuta sans rechigner. C’était une espèce de gros pistolet, qui n’avait rien à voir avec ceux à silex ou à percussions dont pouvaient être équipés les Jénoviens. Il était muni d’un barillet, comme pour un revolver, mais le canon était bien trop large.

       « Comment il s’ouvre ?

       — il faut tirer le loquet, ici. »

       Il y eut un déclic, et il s’ouvrit. Rena fit glisser une cartouche dans sa main et l’examina. Elle ressemblait bien plus à une cartouche de fusil qu’à celle d’une arme de poing, à la différence que celle-ci était dotée d’une petite partie en verre, vers l’avant. Rena n’avait jamais rien vu de tel.

       « Qui t’as donné ça ?

       — Mon père.

       — Tu m’avais dit qu’il était charpentier, c’est bien ça ?

       — …

       — Tous les charpentiers peuvent se permettre d’offrir ce genre de choses à leurs enfants, ou ton père à quelque chose de particulier en plus ? »

       Toujours pas de réponse. Elle savait qu’il lui racontait des chars, mais elle aimait bien le voir s’embourber dans un lisier qu’il avait lui-même créer. Le gamin était malin, mais pas très doué pour les mensonges.

       « Hé Rena, c’est toi ?

       Quatre hommes de mains du Jénovien étaient apparus sur le toit voisin, et ils traversaient déjà la planche qui reliait les deux bâtiments. Dans le lot, elle en connaissait trois. Elle n’en appréciait aucun.

       « Vous arrivez un peu tard, dit-elle sèchement.

       L’un d’eux s’avança vers elle.

       — Où est-ce qu’elle est ?

       En guise de réponse, Regnald désigna le bas de la rue.

       — Chier. Et qu’est-ce tu fous, tu la suis pas ?

       — Et vous, qu’est-ce vous foutez, vous êtes là pour prendre le thé ?

       — Connasse, tu vas voir…

       Avant qu’il n’ait le temps de dégainer, Rena le tenait en joue avec l’arme de Tob.

       — Ah oui ? Et qu’est-ce que je vais voir, dis-moi ?

       Voyant qu’aucun de ses collègues ne réagissait, il se ravisa, visiblement énervé.

       — Ouais, t’as de la chance que le Jénovien t’ait à la bonne. Allez, descendons de là les gars, on a plus rien à faire ici »

      La belle affaire.

       Avant de partir, il lui jeta un regard menaçant et Rena se retint d’éclater de rire, incapable de le prendre au sérieux. Elle sentait à des kilomètres qu’il tentait juste de ne pas perdre la face.

       Pathétique.

       — Tu les connais ? demanda Tob.

       — Vaguement. Ça n’a pas d’importance. Tiens, reprends ça et suis-moi, on va voir où en sont les autres avec la Traque. Ce n’est sûrement pas terminé.

       Il acquiesça d’un signe de la tête, récupéra son arme et la rangea dans la doublure de son manteau. Elle n’avait aucune idée de comment il avait pu lui cacher qu’il possédait un tel engin.

       — à propos de ton arme, ajouta-t-elle, il vaudrait mieux que tu ne la sortes pas devant n’importe qui. On ne sait jamais…

      Et quand tu auras trop de secrets à nous cacher, pensa Rena, tout finira par éclater.

       Tob était un gamin brillant mais bien trop arrogant. Un jour ou l’autre, elle saurait. Un espion, un infiltré, un révolutionnaire, ou le simple pion d’une machination plus grande, qu’importait. Il n’était pas là par hasard, et en attendant de découvrir la vérité, elle devait rester sur ses gardes.

       Après avoir rejoint la terre ferme, Rena rassura les quelques personnes qui avaient assisté à la scène. Un vieil homme lui signala au passage qu’elle se trouvait à quelques minutes à peine de la frontière sud du faubourg. Selon ses dires, la Créature était partie dans cette direction, et les plusieurs équipes du Jénovien qui l’avaient poursuivi n’étaient pas encore revenues. Ou, en tout cas, précisa-t-il, elles n’étaient pas repassées par ici. Rena le remercia et, espérant rejoindre les autres, elle suivit les indications du vieil homme. Elle ne s’était pas trompée. Quelques minutes à peine après avoir quitté le faubourg, Matt l’interpella.

       « Hey Rena !

       Il était seul. Ça ne lui semblait pas prudent. Il arriva à leur niveau, essoufflé, et lui demanda :

       — Tu me suis ? Le Jénovien veut te voir.

       — Où est-ce qu’il est ?

       — Chez les mangeurs d’hommes, sur le mur d’enceinte. Il est avec Jarod et la porte-parole des Cannibales. Sacré fonctionnement qu’ils ont, ceux-là. J’y capte rien. Pas de chef, apparemment, juste un type pioché au pif une fois toutes les semaines. Tu m’étonnes que ce soit le bordel. Sinon, ton bras va mieux ?

       — On fait aller. Des nouvelles de la Créature ?

       — Ouais, elle a carrément franchi le mur extérieur, elle doit encore être dans les ruines en ce moment. Abdeï, Vince et quelques autres essayent de la débusquer avant qu’elle n’atteigne l’Outremonde, mais c’est tendu.

       On ne l’aura pas, pensa-t-elle. Elle va y arriver.

       — Sacré machin, quand-même, reprit-il. Je pensais vraiment qu’avec ce monde, on l’attraperait facilement. Tu parles !

       Elle hocha la tête. La boule au ventre, elle se décida à lui poser une question qui lui trottait dans la tête depuis le début de la chasse.

       — Et niveau des pertes, on s’en sort comment ?

       — Pas trop mal, je crois. À part Marv’, je veux dire. Lui, personne ne l’a revu depuis un moment. On attend encore des nouvelles du groupe de Jarod mais ça devrait aller, ils se sont sûrement perdu. Un vrai trou à rats, chez les mangeurs d’hommes. Juste Marvin, du coup, ajouta-t-il, pensif.

      Marv’…

       Rena ne savait pas trop quoi penser. Elle et Marvin ne se côtoyaient que rarement, du fait de leurs différentes fonctions au sein du faubourg, mais de ce qu’elle savait, c’était un chic type. Pour autant, elle ne se sentait pas affectée par la nouvelle de sa disparition.

       C’est encore trop tôt, pensa-t-elle. Et il reste une chance qu’il soit encore en vie.

       Peut-être était-ce dû à sa question, mais Matt resta silencieux le reste du trajet. Il se contentait de les guider distraitement à travers le faubourg des mangeurs d’hommes, hésitant régulièrement sur la direction à prendre. C’était la première fois que Rena venait ici. Pour l’instant, les rues étaient désertes et il y faisait bien plus sombre que chez le Jénovien. C’était plus pauvre, aussi, si elle en croyait l’état de la chaussée. Ou peut-être pas. Non, à y mieux regarder, c’était même l’inverse. Il fallait dire que Rena n’avait jamais rien vu de tel. Elle s’attendait à trouver un quartier dévasté, et au final, il était pratiquement mieux entretenu que le faubourg Jénovien.

       La zone qu’ils traversaient étaient non-habitée, et la route avait été aménagée de sorte que chaque espace soit exploité. Tobias s’était attardé devant une sorte d’enclos, intrigué par ce qui pouvait être une culture de champignons et de végétaux étranges, installée au milieu de la route. Rena ne l’avait pas remarqué, mais un homme, un panier sur le dos, était accroupi au milieu du champs. Il les salua d’un signe de la main en les voyant.

      Il ne faut pas se fier aux apparences, se dit-elle. Ces gens sont des cannibales.

       « Tob, reste près de moi veux-tu », dit-elle, peu rassurée.

       Mais plus ils avançaient dans la ville, plus Rena se rendait compte à quel point l’image qu’elle en avait était faussée. Sur les grandes avenues, très propres, les gens les saluaient et vaquaient à leurs occupations. La seule différence notable avec le faubourg Jénovien qu’elle releva était au niveau vestimentaire. À côté des tenues excentriques et décomplexées des mangeurs d’hommes, les habits Jénoviens lui paraissaient bien sobres.

      Où est-ce qu’ils trouvent toutes ces teintures ?

       De grands chapeaux, des chemises à frous-frous et aux manches bouffantes, de longs manteaux à cols relevés ou de simples gilets brodés… Chaque pièce était décorée et avait fait l’objet d’une attention toute particulière. Rena était convaincue qu’en y regardant de plus près, elle remarquerait aisément que la qualité n’était pas au rendez-vous, faute de se fournir en matériaux de bonne facture, mais elle était tout de même impressionnée.

       Certes, l’endroit n’était pas parfait. Quelques réverbères étaient manifestement brisés, la route boueuse et irrégulière, certaines façades tombaient en ruines et les gens n’avaient pas tous l’air aimables ou heureux, loin de là ; mais Rena pensait sincèrement arriver dans un quartier dévasté, habité par des lépreux en guenilles qui se bouffaient entre eux. Aujourd’hui, elle ne pouvait que rire de l’absurdité de cette image.

       Dorénavant, elle souriait. Elle avait quelque peu relâché sa garde, elle rendait même leurs gestes aux habitantes et aux habitants qui les saluaient. Elle restait méfiante, mais elle s’autorisait à respirer. Retrouver la Créature n’était même plus une priorité : elle voulait en savoir plus sur le fonctionnement de ces gens, sur leurs habitudes, leurs façons de vivre, et surtout, elle voulait savoir si les rumeurs étaient fondées…

       « C’est là, dit Matt. On est arrivé. »

       Le mur d’enceinte n’était pas très haut. Douze mètres, tout au plus. L’escalier qui permettait d’y accéder était délabré, et elle devait redoubler d’attention pour ne pas tomber. Tob trébucha, mais Matt le rattrapa de justesse. La fortification avait été bâtie après l’apparition des Créatures, pour protéger la ville de leurs assauts répétés. Enfin, une partie de la ville. Une fois sur le rempart, ils pouvaient voir l’autre côté du mur, où la cité continuait sur quelques kilomètres. Une ruine. Les bâtisses avaient été pillées, abandonnées, brûlées, détruites. Quelques personnes vivraient encore là, selon les dires de quelques illuminés, mais Rena n’y croyait pas. C’était possible, en réalité. La vie ne devait pas être bien plus difficile qu’ici. Mais vivre sous la menace des Créatures, avec la peur au quotidien d’une attaque, la peur de devoir tout quitter, Rena ne le supporterait pas. En Olenvhor, au moins, elle était en sécurité.

       Plus loin sur le rempart, le Jénovien l’attendait, en compagnie de son second et d’une femme qu’elle ne connaissait pas. La porte-parole, sans doute.

       « Ah Rena tu es là ! Rejoins-nous donc, lui dit-il en la voyant arriver. Ah, tu as ramené le petit, je vois.

       — Oui, disons que ce n’était pas vraiment prévu, répondit-elle. Alors, on en est où ?

       — Pas encore de nouvelles. Joanne m’a dit que c’était le meilleur endroit pour surveiller les ruines, ici, alors on attend. D’ailleurs, je te présente : Joanne, porte-parole des… du…

       — Nous n’avons pas de nom, intervint Joanne en se tournant vers elle, souriante. Enchantée.

       Rena accepta la poignée de main. Ferme.

       — Quoi que, ajouta-t-elle avant de se retourner vers le Jénovien. Vous pourriez continuer de nous appeler mangeurs d’hommes, si ça vous chante. Au moins, les choses seront claires entre nous.

       Rena ne s’attendait pas à autant d’assurance de sa part. La tension était palpable. Une femme qui lui tenait tête, le Jénovien n’apprécierait pas. Il essaya de répliquer quelque chose, pour se défendre, mais elle ne le laissa pas faire.

       — Ne croyez pas que nous sommes stupides. Nous savons ce qu’il se dit, dans les autres faubourgs.

       Elle disait ça avec une telle désinvolture, comme si c’était une légèreté Rena en était bouche-bée.

       — Ce n’est pas vrai ? demanda Tob, après un silence gênant.

       — Je ne crois pas que ça vous regarde, jeune homme. À moins que vous ne souhaitez nous servir de dîner, dans ce cas, nous acceptons volontiers.

       Elle s’esclaffa et lui donna au passage un léger coup de coude. Rena était mal à l’aise, elle ne savait pas où se mettre. Tob était livide. Il alla s’appuyer contre un créneau et se perdit dans l’horizon.

       — Là, c’est quoi là-bas ! s’exclama-t-il.

       Tob s’agitait, essayant de voir au loin. Shandor sortit une longue vue, la déplia, et observa le point qu’indiquait l’enfant.

       — Bien vu petit, dit-il après quelques instants. Fait chier.

      Elle a réussi… Comment ?

       — Bon, dit-il en rangeant sa longue-vue. Ils la suivront pas dans l’Outremonde, on a plus rien à foutre ici. Joanne, ravi de t’avoir rencontré et merci de nous avoir laissé circuler sur ton faubourg.

       — Ce n’est pas mon faubourg, corrigea-t-elle.

       — Oui, pardon, votre faubourg.

       — Non plus, mais ce n’est pas grave.

       Elle affichait toujours son grand sourire, comme si elle s’amusait de mettre le Jénovien dans l’embarras. Elle n’insista pas, cela dit.

       — Rena, c’était un plaisir.

       — De-même.

       Le Jénovien semblait agacé. Voulant à tout prix éviter que la situation ne s’envenime, Rena essaya de détourner l’attention.

       — Shandor, avant d’y aller, je peux jeter un coup d’œil ?

       Elle désigna la longue vue.

       — Bien sûr, répondit-il. On va attendre les autres, de toute façon. Mieux vaut rester prudent.

       Il n’arrivait plus à masquer son irritation. Rena préféra l’ignorer. Elle eut un peu de mal à ajuster la focale, mais elle parvint à repérer la Créature. Elle s’éloignait des ruines en titubant, et continuait de courir sans se retourner. Elle avait l’air dans un sale état, pourtant, mais elle était inarrêtable.

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Chapitre 8 – Regnald

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Regnald

       Il y avait du sang partout.

       Oh.

       Elle n’avait pas fait exprès, elle ne voulait pas le…

       Oh merde.

       Elle fit un pas en arrière, et l’homme qu’elle venait de plaquer contre le mur tomba. Peut-être par réflexe, comme si ça changerait quelque chose, elle se précipita pour le rattraper avant qu’il n’atteigne le sol.

       Merde.

       Regnald resta là un moment, le cadavre encore chaud entre ses bras, sans savoir qu’en faire. Elle essaya d’abord de le redresser, de le remettre sur pieds, mais le corps ne tenait plus. Elle essaya ensuite de l’adosser contre le mur délabré, mais ça ne changeait rien : il avait définitivement cessé de se battre contre la gravité.

       Ce n’est pas de ma faute. C’est lui qui m’a attaqué, pensa-t-elle. Pas ma faute.

       Regnald avait tellement honte. C’était cette même sensation que quand elle était plus jeune, cette impression d’avoir fait une bêtise et qu’Alby la gronderait s’il l’apprenait. Paniquée, elle se débattait avec le corps désarticulé, le manipulant dans tous les sens en cherchant désespérément un moyen de lui rendre sa rigidité, de le remettre vaguement d’aplomb, comme si rien de tout ceci n’était arrivé.

       Il m’a pris par surprise, il s’est jeté sur moi et…

       Ça puait. En essayant de se débarrasser du corps sans vie, et, dans le même temps, de la culpabilité qui la rongeait, elle ne faisait qu’empirer la situation. Il se vidait, se dégorgeant par gerbes de sang et d’autres liquides qu’elle ne connaissait pas.

       … Et je l’ai tué.

       Ça lui avait éclaboussé sur les vêtements, au visage, dans les yeux, dans la bouche. Elle cracha pour se débarrasser du goût amer et métallisé qui lui empâtait la gorge.

       « Marv’ ? Marv’, tu l’as eu ? »

       Regnald sursauta. Il y en avait d’autres, bien sûr qu’il y en avait d’autres. Elle jeta un rapide coup d’œil autour d’elle, et décida finalement d’enfouir le corps sous la cendre. De sa main libre, elle y dégagea un espace et laissa une couche suffisamment épaisse pour qu’il soit confortablement installé. Elle y déposa le corps délicatement, évitant de croiser son regard, puis le recouvrit entièrement. Elle n’avait plus le temps pour les remords, elle devait déguerpir.

       « Marv’ ! Déconne pas mec, réponds ! »

       La voix se rapprochait. Elle venait sans doute des ruines du monastère, pas très loin d’ici. Sans attendre davantage, Regnald partit dans la direction opposée. Elle courrait lentement, veillant à faire le moins de bruit possible. Sans grand succès, pensait-elle, car elle n’entendait plus que la cendre frissonner à chacun de ses pas, et sa respiration, bruyante et saccadée, était incontrôlable.

       Je n’aurais pas dû revenir. Pas si tôt.

       Regnald s’en voulait terriblement. En refusant de laisser le laboratoire sans surveillance, au cas où Alby revenait pour elle, elle avait peut-être laissé filer sa dernière chance de le revoir. Elle ne savait même pas si elle pourrait revenir un jour. Et elle venait de tuer quelqu’un…

       De grosses larmes avaient commencé à couler le long de ses joues. Sans s’arrêter de courir, elle les sécha d’un revers de la manche, encore imbibée de sang et rajusta son baluchon sur l’épaule. Elle n’avait presque rien pris. Et elle ne savait pas où aller. En réalité, Regnald n’avait jamais vraiment quitté la partie inhabitée, au nord d’Olenvhor. Alby lui avait toujours strictement interdit de s’aventurer au-delà, pour sa propre sécurité.

       « Là, elle est là ! »>

       Surprise, Regnald ralentit sa course afin de trouver d’où venait la voix. Sans s’en rendre compte, elle s’était beaucoup rapprochée du Dôme de verre, qui perçait la grande plaque en son centre, et ici, l’obscurité ne la protégeait plus. Elle s’arrêta. Il y avait des humains à chaque coin de rue.

       « Bigre, Rena avait pas dit que celle-là était moins imposante que les autres ? »

       Elle regarda derrière elle. Quatre humains remontaient lentement la rue, barrant sa retraite.

       « Personne n’a vu Marv’ ?

       — Hé toi ! Qu’est-ce t’as fait de Marv’ ? »

       Elle ne les écoutait qu’à moitié. Elle ne voulait pas se laisser déstabiliser. Sur sa gauche, l’entrée d’une petite ruelle était gardée par deux hommes. Trop étroite.

       « Tu as vu ça ? C’est du sang, sur elle ?

       — Oh bordel. »

       Sur sa droite, l’accès à une allée avait été bloqué par un éboulement, et deux hommes s’étaient placés devant, au cas où elle tenterait l’escalade.

       « Le Jénovien la veut vivante !

       — Tu diras au Jénovien de venir la chercher lui-même, il va vite changer d’avis », ricana un petit homme qu’elle n’avait pas encore remarqué, perché sur un balcon au-dessus de la ruelle. Il la tenait en joue avec un gros mousquet.

       Et enfin, en face d’elle, seulement trois humains gardaient l’immense ouverture qui donnait sur une sorte de grande place lumineuse.

       « Tout doux… »

       Sans hésiter davantage, Regnald se lança dans leur direction.

       « Oh la conne.

       — Ne la laissez pas s’échapper ! »

       Des détonations résonnèrent, puis des sifflements. Regnald les ignora, fonçant tête baissée. Elle était robuste, elle pourrait bien supporter quelques impacts.

       « Suivez-la, ne la perdez pas ! »

       Ils s’écartèrent de son chemin, et elle pénétra la place ensoleillée sous une pluie de balles. Elle ne pouvait dire si elle avait été touchée dans sa course, tant l’adrénaline lui était monté à la tête. Peut-être une, dans l’arrière de la hanche. Ça lui brûlait.

       En dessous du Dôme, la place était à la fois vaste et dévastée. Reg ne reconnaissait pas les descriptions qu’elle avait pu lire dans les livres qu’Alby lui apportait. Autrefois, elle incarnait la tant vantée gloire d’Olenvhor, mais aujourd’hui, elle était recouverte de boites métalliques vides, de roues usées et d’autre détritus en tout genre. Et il faisait chaud, très chaud. Regnald sauta par-dessus un petit muret et traversa ce qui semblait être une fontaine à sec. Une grande statue trônait en son centre, mais elle n’eut pas le temps de voir à quoi elle ressemblait. En quittant la fontaine, une balle fusa près de son oreille.

       « Chier, elle va atteindre le faubourg ! »

       Le faubourg ?

       Elle entendit d’autres voix, plus distantes. Elle ne savait pas ce qu’elles disaient. Sans réfléchir, Regnald traça tout droit et s’engouffra de nouveau entre les grands bâtiments de la ville.

       Au bout de quelques minutes de course effrénée, Regnald ralentit de nouveau le pas, pour se repérer. Ça ne ressemblait en rien au quartier Arcan. Le sol n’était pas recouvert de cendre, déjà, et il y faisait moins sombre : quelques réverbères étaient allumées, éclairant faiblement les rues. Assis sur le seuil d’une maison, un vieillard la regarda passer, ahuri.

       Oh.

       Troublée, Regnald marchait désormais lentement, comme si elle ne voulait pas déranger. Elle se sentait gênée. Sans savoir quoi faire, elle rendit son regard au vieil homme, qui semblait tout aussi déconcerté qu’elle, et continua son chemin. Elle profitait de ce moment de calme pour reprendre son souffle. Devant, un brouhaha étouffé se faisait entendre depuis peu, et Reg craignait de croiser un large regroupement d’humains. Regnald n’aimait pas la foule. Au loin, au croisement, des silhouettes commençaient à faire leurs apparitions. Aussi lointains et abstraits qu’étaient ses souvenirs, elle se souvenait très précisément du bruit et des regards, des odeurs et des vapeurs, des secousses et du remous… Elle n’y avait pourtant jeté qu’un simple coup d’œil, en relevant un court instant le drap qui recouvrait sa cage, mais ça lui avait amplement suffit.

       « Elle est ici ! »

       Les hurlements de ses poursuivants ne manquèrent pas de la tirer de sa rêverie. Elle se retourna pour juger de la distance qui les séparait, puis se remit à courir. Elle arriva au croisement sous les regards ébahis des quelques habitants qui faisaient vivre cette partie du quartier, et, Dieu merci, ils s’écartèrent tous sur son passage.

       Elle ne savait pas où aller. D’instinct, elle se dirigea vers la rue qui lui semblait la moins fréquentée. Elle ne pouvait pas risquer de se heurter à des humains moins avisés qui tenteraient de la ralentir. À cette pensée, elle se rendit bien compte qu’elle ne pourrait pas continuer ainsi éternellement, mais elle ne voulait pas envisager le pire. Pas encore. Elle traversa la rue, tourna encore à droite et, à sa grande surprise, déboula sur une allée bondée.

       Oups.

       En la voyant débarquer, les passants hurlèrent et se réfugièrent dans les habitations. Quelques courageux tentèrent de se mettre en travers de son chemin, mais elle les dégagea sans forcer, de coups d’épaules et de revers de la main. Sans faire exprès, elle renversa brusquement un malheureux, un peu trop lent pour s’écarter, et trop petit pour qu’elle ne puisse le remarquer.

       À mesure qu’elle s’enfonçait dans la ville, d’autres humains surgissaient et s’élançaient à leur tour à sa poursuite, si bien qu’elle était maintenant traquée par une trentaine de personnes. L’avantage, se disait-elle, c’était qu’au milieu de tout ce monde, ils n’osaient pas tirer. Certains essayaient, certes, mais ils se ravisaient bien vite.

       Avant la prochaine intersection, Regnald s’engagea dans une ruelle, sur la gauche. Il n’y avait que deux personnes, qui, au moment où elles l’aperçurent, s’engouffrèrent dans le bâtiment le plus proche.

       « On va la coincer, c’est bon ! »

       Merde.

       C’était une impasse. Regnald cherchait une issue, partout autour d’elle. Elle s’était trop avancée. Derrière, ses nombreux poursuivants arrivèrent tout essoufflés.

       « Sacré rythme, la bête.

       — Si tu te laisses faire, on sera pas obligé d’en venir aux mains, tu sais.

       — Sans déconner, tu crois encore qu’elle va se rendre ? Prépare les filets, au lieu de dire des conneries. »

       Les toits.

       De l’épaule, elle défonça la porte de la bâtisse dans laquelle s’étaient réfugiés les deux humains et perdit l’équilibre, trébuchant sur le palier. Elle se releva instantanément, chancela sur quelques mètres, puis se mit à la recherche d’un accès aux toits. La cage d’escalier n’était pas très éloignée du hall d’entrée. À l’étage, elle entendait des murmures et des bruits de pas feutrés.

       « Vous avez entendu ce bruit ?

       — ta gueule, merde, elle va nous entendre.

       — Cachez-vous, vite. »

       L’ascension fut difficile. Elle ne s’était rendu compte de la balle qui lui avait traversé la cuisse qu’en commençant à grimper. À chaque marche, une vive douleur s’invitait dans sa jambe, et il y avait cinq étages. Sans ralentir le rythme pour autant, resserrant la mâchoire, Regnald avança. Au troisième étage, elle entendit le chahut provoqué par ses poursuivants qui enjambaient la porte d’entrée. Elle redoubla d’efforts. Au dernier étage, derrière la porte, elle surprit deux femmes relativement âgées, qui se levèrent brusquement en la voyant entrer dans la pièce. L’une d’elles se saisit d’un grand bâton, la défia du regard, et cria dans une langue que Reg ne connaissait pas.

       Pas le temps…

       Ne trouvant pas l’accès au toit du premier coup d’œil, elle se dirigea vers une fenêtre. Avant qu’elle ne puisse l’atteindre, la femme armée visa l’arrière des jambes et frappa fort. Regnald tenta d’intercepter le bâton, mais elle fut trop lente. Elle encaissa sec, tomba à genoux, mais parvint tout de même à s’accrocher au manche.

       Bordel.

       En se relevant, voyant que l’humaine refusait de lâcher prise, elle la repoussa violemment en rejetant le bâton sur elle, l’envoyant tomber à la renverse. Dans la foulée, elle prit la table et la balança vers la porte, afin d’en bloquer l’accès. L’autre humaine restait immobile, elle était tétanisée.

       Reg retourna à la fenêtre, la releva et inspecta le mur. Il y avait suffisamment de prises. Elle escalada jusqu’au toit, se mordant les lèvres à chaque fois que sa jambe la faisait souffrir, puis reprit sa course.

       « En haut, elle est partie sur les toits ! » entendit-elle hurler une voix de femme avec un accent prononcé. Regnald l’ignora. Elle traçait tout droit, gagnant une avance considérable sur ses traqueurs. Sur les toits, elle avait un avantage certain : elle sautait plus loin que les humains, et une chute lui faisait sensiblement moins peur. Cela dit, elle avait remarqué qu’entre certains bâtiments, des planches étaient déjà installées et pourraient leur faciliter la tâche, mais elle décida de ne pas y prêter attention. À la place, elle se recentra sur sa destination.

       Où est-ce que je vais ?

       Revenir au Temple n’était plus une option. Les égouts pourraient peut-être l’accueillir un certain temps, pensa-t-elle, et après ? Non, elle voulait une solution durable. Alby lui avait dit quoi faire, au cas où il ne reviendrait pas. Elle devait penser à cette éventualité.

       Mais Alby…

       Il lui avait d’ailleurs toujours demandé de ne pas prendre de risques inconsidérés, même si cela signifiait quitter Olenvhor. Il la retrouverait par n’importe quel moyen, lui avait-il promis, mais disait-il la vérité ? Au loin, Regnald distinguait la limite de la grande plaque. Peut-être devait-elle lui faire confiance, après tout.

       Un claquement soudain. Ses pieds s’étaient prit dans quelque chose, et elle se rétama sur les tuiles. Par chance, le toit ne céda pas. Regnald porta ses mains à ses chevilles pour y trouver une corde enroulée. Au bout de chacune de ses extrémités, de lourdes boules y avaient été nouées.

       « Tu ne vas nulle part. »

       Elle reconnaissait cette voix. C’était cette femme, celle qui l’avait débusquée au laboratoire.

       Encore elle.

       Reg avait la rage. Tout ça, c’était à cause d’elle. Elle se retourna dans sa direction et, dans le même temps, tenta de se défaire de ses liens. La femme se rapprochait lentement, la tenant en joue avec une arbalète qu’elle ne maniait que d’une main. Son autre bras était attelé.

       Merde, merde, merde.

       « Ne m’oblige pas à tirer, je préférerais ne pas trop t’abîmer », dit-elle.

       Il n’y avait aucune agressivité dans sa voix, mais Regnald était terrifiée. Elle ne parvenait pas à se défaire de la corde qui lui entravait les jambes et tentait de fuir en rampant sur les tuiles. Le toit arrivait à sa fin, et elle se retrouva rapidement au bord du gouffre.

       « Tu parles notre langue ? »

       Elle ne répondit pas, repensant à ce que lui avait dit Alby à propos des humains. Ils ne voulaient pas son bien. Il fallait qu’elle se tire d’ici.

       « Tu sais, le Jénovien est un homme intelligent. Il ne te veut pas de mal, il veut te comprendre, toi et les tiens. Si tu coopères, tu seras bien traitée. »

       Reg réfléchissait à toute vitesse. Elle refusait de croire qu’elle était sincère. Bien traitée, qu’est-ce que ça voulait dire ? Non, elle ne pouvait pas. Pas la captivité. Pas encore. Elle tenta de se relever et parvint seulement à se mettre sur les genoux. La femme fit un pas en arrière, prudente.

       Puis un coup de feu retentit, les prenant toutes les deux par surprise.

       « Je l’ai touché ! » Hurla quelqu’un.

      Qui…

       La balle lui avait traversé l’épaule. Ça brûlait. Elle porta sa main sur la plaie et contempla le liquide pâteux et orange qui lui dégoulinait sur les doigts. Puis elle regarda la femme. Elle semblait autant horrifiée qu’elle. Derrière, un enfant jubilait, armé d’un étrange pistolet.

      Le gamin.

       Regnald avait le souffle coupé. Autour d’elle, le temps était comme suspendu. Ça ne pouvait pas se terminer là, elle pouvait encore fuir, elle voulait encore se battre.

       En bas.

       Elle redoutait l’impact, mais elle n’avait plus le choix. Et si elle devait mourir aujourd’hui…

       Regnald examina rapidement la rue en contrebas, puis se jeta dans le vide

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Chapitre 7 – Valentine Haverdaeron

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Valentine

 

       Assise sur un banc du monastère, Val attendait son entrevue avec le Prélat, les yeux rivés sur le marbre. Elle avait posé ses coudes sur ses genoux et tenait son visage entre ses mains, ignorant le chaos tout autour d’elle : une multitude d’Avertis, de Scribes, de Novices et d’Initiés s’agitaient dans tous les sens, allant et venant le long des vastes corridors, avec une certaine précipitation qui ne ressemblait pas aux méthodes de l’Ordre. L’événement de la matinée avait profondément changé l’ambiance qui régnait habituellement dans le monastère.

      Comment ça a pu partir autant en vrille ?

       Valentine était inquiète. Ses mains tremblaient. Ses genoux, aussi. Elle se redressa et les prit dans ses mains pour faire cesser les vibrations.

      Bordel.

       Ça ne marchait pas. Et elle se sentait moite. Ce n’était pas encore l’été, pourtant, mais elle crevait déjà de chaud. L’épais uniforme de la Nouvelle Aube avait beau être confortable, il n’était visiblement pas prévu pour les grandes chaleurs. Elle ferma les yeux et commença à respirer lentement.

       Je ne devrais peut-être pas y aller.

       Elle ne savait pas quoi attendre de ce rendez-vous.

      Eustache…

       Elle eut un pincement au cœur. Eustache était mort, lui aussi. Elle entendait encore le bruit qu’avait fait son cou lorsqu’il s’était brisé. Ce crac sonore la hantait, et elle ne pouvait s’empêcher de culpabiliser : Eustache était mort, et elle n’avait rien fait pour l’aider. Pire, elle était peut-être en partie responsable. Après tout, c’était-elle qui avait décidé de poursuivre le Cardinal jusque dans la Ville Basse. Sans ça, Tob n’aurait pas eu l’opportunité de fuguer, et Eustache serait peut-être encore en vie.

      Je dois faire confiance en l’Ordre… se dit-elle. Si je ne lui fais pas confiance, alors je ne crois plus en rien.

       Pourtant, elle avait du mal à croire la version de l’annonceur. Euche, un assassin ? Quelle idée. Elle était là, elle, elle avait tout vu. Tob était partit seul, de son plein gré. Et il n’était pas mort. Pas avant qu’Eustache ne soit retourné avec elle en Aldenheym, en tout cas.

       Val eut un mauvais pressentiment. D’abord le Cardinal, puis Tob qui disparaît, et enfin Euche. Et ensuite quoi, ça serait son tour ? Toute cette histoire ne tournait pas rond.

      Mais pourquoi l’Ordre mentirait ?

       Eustache avait peut-être été manipulé. Il était naïf, certes, mais pas au point de causer volontairement la mort d’un de ses camarades. S’il ignorait tout des manigances dans lesquelles il se serait laissé embrigadé, par contre… C’était invraisemblable, mais ça restait une possibilité.

       Et Tobias qui serait en fait l’héritier d’Aldenheym ? Valentine n’était même pas au courant que le Roy avait un héritier. Son existence avait été gardé secrète pour sa propre sécurité, très certainement, mais elle se sentait bête de l’avoir côtoyé tout ce temps sans se rendre compte de la supercherie. Toute cette histoire lui semblait tellement irréelle qu’elle avait du mal à discerner le vrai du faux.

       Val soupira. Le Cardinal était mort, son Initiation un échec et son unité d’Initiés avait été réduite à néant. Elle se retrouvait terriblement seule. Pourtant, leur dernière entrevue avec le Prélat s’était plutôt bien passée. Ce dernier s’était même montré compréhensif : la mort du Cardinal n’avait pas eu l’air de le surprendre, la disparition de Tobias l’avait seulement contrarié, et il les avait seulement réprimandés pour être allés dans la Ville Basse sans le consulter au préalable. Et maintenant, Eustache était mort. Finalement, le Prélat s’était bien foutu de leur gueule.

       Val n’avait pas remarqué que Charlène s’était assise à côté d’elle, et elle sursauta quand elle lui posa la main sur son épaule.

       « Oh, c’est toi ! Tu m’as fait peur.

       — Pardon, je ne voulais pas, lui dit-elle en retirant immédiatement sa main. Ça va ?

       — Ça peut aller… Enfin, je crois… »

       Ça n’allait pas du tout. Elle ne savait pas pourquoi elle lui avait menti. C’était sa meilleure amie, elle n’avait aucune raison de le lui cacher quoi que ce soit. Elle essaya de se convaincre que ça n’avait aucune importance, puis reporta son attention sur elle. Ça lui faisait bizarre de voir Charlène la regarder comme ça, comme si elle s’apitoyait sur son sort, elle qui était d’ordinaire si souriante et pleine de malice. Son strabisme, son nez légèrement busqué… Elle était toujours aussi belle.

       « Je dois y retourner, mon unité va m’attendre », dit-elle finalement, avant de se relever et de la sortir de sa contemplation. Val ne voulait pas la laisser partir, mais elle n’avait pas le choix. Charlène prit sa besace dans sa main et commença à courir pour rejoindre son groupe, puis elle s’arrêta, se retourna vers elle et lui fit un signe de la main. Val lui rendit son geste, puis Charlène partit pour de bon, la laissant de nouveau seule au milieu de l’agitation angoissante du monastère.

       Elle aurait aimé que Charlène reste plus longtemps. Elle se sentait bien, quand elle était à ses côtés. Mais Val était de nouveau stressée, comme si ça n’avait servi à rien, comme si rien n’avait changé. Rien n’avait changé. Elle se leva, hésitante, presque chancelante. Le flux incessant de toutes ces personnes autour d’elle lui donnait le tournis. Elle avait encore le temps de s’éloigner, de partir, de s’échapper…

       Puis la porte s’ouvrit brutalement, laissant sortir un Averti du bureau du Prélat. Valentine ne reconnaissait pas cet homme. Il avait l’air satisfait. Le Prélat, lui, semblait troublé, et fit à peine attention à elle lorsqu’il l’invita à le rejoindre dans son bureau.

       Elle s’avança lentement dans la pièce. L’architecture du monastère était sobre, le mobilier austère. Le bureau du Prélat n’échappait pas à cette règle. Quelques chandeliers par ci, une épée accrochée au mur. Les préceptes de l’Ordre étaient brodées sur un pan de la tapisserie, et un énorme soleil scindé en deux dominait la salle, accroché sur le mur du fond. La partie supérieure était peinte en or, éclatante, apportant la lumière, et la partie inférieure, plongée dans les ténèbres, était nuageuse, sombre. C’était l’insigne de la Nouvelle Aube, le même qu’elle arborait fièrement sur sa toge. On retrouvait le symbole un peu partout dans la pièce.

       Le Prélat était resté debout devant son bureau. Il s’était encore paré d’une perruque qui ne tenait pas bien sur son crâne, ce qui avait l’habitude de beaucoup les faire rire, elle et Euche. Aujourd’hui, Val n’était pas d’humeur à rire.

       « Bonjour Initiée Valentine, comment te-sens tu aujourd’hui ? dit-il en ajustant sa perruque.

       — Je ne sais pas trop.

       Val voulait jouer la franchise, mais le Prélat fit mine de ne pas entendre sa réponse, enthousiaste.

       — Je te sers du thé ? demanda-t-il en servant deux grandes tasses. Je ne sais pas si tu es au courant, continua le Prélat, mais nos forces de l’ordre ont été exemplaires, ce matin. Elles ont su maîtriser les émeutes sans trop de dommages. Quelques blessés parmi les gardes et quelques novices, et plus d’une dizaine de fauteurs de troubles aux arrêts. Et seulement trois morts.

       Il disait ça comme s’il pouvait s’en féliciter, et Valentine ne put se retenir.

       — Quatre.

       — Pardon ?

     — Vous dites qu’il n’y a que trois morts à déplorer, mais c’est faux. Vous oubliez Eustache. Ça fait quatre.

      Mais qu’est-ce qui te prend Val, ferme-la !

       Le Prélat la regarda les yeux grands ouverts, sans rien dire, puis baissa son regard et lui tourna lentement le dos. Comme s’il avait oublié sa présence, il alla s’asseoir à son bureau, y déposa sa tasse et commença à tapoter nerveusement ses doigts sur le meuble.

      Merde.

       Il resta là un moment, assis à son bureau. Il jetait de rapides coups d’œil à quelques parchemins et les reposait sans prendre le temps de les lire, il déplaçait des petites boîtes, et Valentine restait debout à le regarder, sans savoir quoi faire. Elle retenait son souffle. Puis il porta de nouveau son attention sur elle.

       « Oui, oui, tu as raison, dit-il d’une voix bien plus réservée. Quatre. Valentine, je dois t’avouer que la Nouvelle Aube a dû faire face à une situation très complexe, et aucune solution ne semblait être la bonne. Celle que nous avons choisie t’aura fait défaut, très certainement. Je te présente donc mes excuses, et celles de l’Ordre avec. Nous avons peut-être mal jugé la situation, et j’espère que tu sauras comprendre notre choix. Tu es une novice bien prometteuse, Valentine, et je regrette que nous n’ayons pas su le remarquer avant tout ça. »

       Elle ne s’attendait pas à une réponse de ce genre. Elle ne savait ni quoi penser, ni quoi répondre. Et il avait dit Novice, nota Valentine. Ce n’était pas anodin. Qu’est-ce que ça voulait dire ? Elle n’était encore qu’une Initiée.

       « Je veux me racheter, Valentine. Ta confiance en la Nouvelle Aube, ta foi, même, si elle a été remise en question dernièrement, je le conçois totalement. Comment gères-tu la situation, actuellement ? À propos de tout ça, je veux dire. »

       Le ton bien plus prudent du Prélat la mettait à l’aise. Elle avait même l’impression qu’elle pouvait de nouveau lui faire confiance, mais elle se méfiait encore. Des excuses, aussi plates soient-elles, ne ramèneraient jamais Eustache. Elle n’oubliait pas. Elle ne pardonnait pas. Elle mesura sa réponse, en essayant d’être la plus sincère possible :

       « C’est encore flou. Je ne sais pas si je pourrais m’en remettre sans comprendre ce qui s’est vraiment passé. Tant que je ne sais pas comment vous en êtes arrivés à ces conclusions, ni pourquoi il fallait qu’Eustache meure… »

       Sa voix s’emballa sous l’émotion, mais Val ne pleura pas. Elle ne voulait pas, pas maintenant. Elle déglutit et écouta calmement ce que le Prélat avait à lui proposer.

       « Je vois. Écoute, Valentine. Je dois t’avouer que moi-même, je n’approuvais pas cette décision. Tu sais, même si je suis la personne la plus proche du Prophète, je n’ai pas non plus tous les pouvoirs. C’est toujours le Conseil qui aura le dernier mot, dans ce genre de situation. Mais pour te prouver ma bonne foi, et celle de l’Ordre, nous allons t’aider à comprendre la décision de la Nouvelle Aube. Certains documents de l’enquête sont confidentiels, bien entendu, nous n’avons pas non plus tous les éléments qu’il nous faut et d’autres points restent à éclaircir. Je peux t’organiser une visite, je peux te faire rencontrer l’Averti chargé de l’enquête, par exemple. Tu pourras lui poser toutes les questions que tu voudras, et il y répondra dans la mesure du possible. »

       Il avait prononcé cette dernière phrase avec une intonation qui ne lui plaisait pas.

      Dans la mesure du possible ? Qu’est-ce que ça veut dire.

       Val ne pouvait pas non plus refuser une telle opportunité, cela dit. Elle était consciente que ça ne lui suffirait pas, mais ça pouvait être un bon point de départ. Elle hocha simplement la tête et le laissa continuer.

       « Je pense qu’il est encore un peu tôt pour t’assigner à une nouvelle unité, dit-il, étant donné ce qui… Enfin, tu vois ce que je veux dire. Par contre, nous allons décider ensemble de ce que tu vas faire dans les semaines qui arrivent. Si tu veux prendre du temps pour toi, passer un moment dans ta famille, le temps que la situation se tasse, le temps que tu saches si tu es prête à revenir ou non, il n’y a pas de problèmes. Les portes de la Nouvelle Aube te seront toujours grandes ouvertes, bien entendu.

       Le Prélat se montrait étrangement bienveillant. Ou peut-être essayait-il de la tenir à l’écart. Val ne savait pas quoi penser. Si ce qu’il venait de dire sur le Conseil était vrai, elle sentait qu’elle pourrait de nouveau lui faire confiance.

       — Je ne veux pas attendre, dit-elle. Je veux reprendre tout de suite.

       — Bien. Dans ce cas, aurais-tu une idée de ce que tu voudrais faire pour l’Ordre ?

       Elle hésita un instant, étudiant prudemment la question. Puis elle se lança :

       — L’enquête sur Eustache, dit-elle. Je veux participer. Je veux aider.

       En donnant sa réponse, Val s’attendait à ce que le Prélat soit surpris, mais il avait simplement l’air déçu.

       — … Je suppose que quoi que je fasse, je ne pourrais pas t’empêcher de mener ta propre enquête, dans ton coin… »

       Le Prélat se leva et fit quelques pas en réajustant sa perruque, l’air songeur.

       « Bien, c’est d’accord, dit-il en se grattant l’arrière du crâne. Faisons cela. Tu agiras seule, par contre, et discrètement. Tu t’aventures sur un terrain dangereux, Valentine, je ne voudrais pas que tu prennes de risques inconsidérés. Je ne veux pas non plus que tu soit un obstacle pour l’enquête menée par la Nouvelle Aube. Je préviendrais l’Averti, évidemment, il ne s’interposera pas dans tes recherches, mais ne t’avises pas de dépasser les bornes…

       En disant cela, il la cherchait du regard, comme s’il voulait trouver dans ses yeux la confirmation qu’elle resterait docile. Elle soutint son regard, retenant pratiquement sa respiration en essayant de ne pas se trahir.

       — Bien, finit-il par dire. Je serais ton référent en attendant de te trouver une autre unité. Si tu as besoin d’aide, d’un accès spécial, ou autre chose, demande-moi. Je veux que tu me fasses un rapport sur l’avancée de tes recherches chaque semaine, c’est bien clair ?

         — Oui.

       — De mon côté, je m’occuperais de convaincre le Conseil de te laisser fouiner. Une dernière chose avant de te laisser. Tu l’auras sans doute déjà deviné, mais les événements de la matinée vont avoir de lourdes conséquences pour la ville, dans les semaines à venir. Je veux que tu fasses très attention à toi, d’accord ? Je veux que tu te rappelles de ce qui est important pour Aldenheym, pourquoi nous faisons tout ceci, tu comprends ce que je veux dire ?

       — Vous voulez parler des Créatures…

       — En quelque sorte, oui. Je veux parler de notre sécurité à tous. Du futur d’Aldenheym. L’important aujourd’hui, c’est de rester unis.

       Elle acquiesça, sans trop savoir si elle était d’accord.

      — Bien, tu peux partir, maintenant. Et n’oublie pas, prend garde à la propagande révolutionnaire. Leurs idées peuvent paraître belles à tes oreilles, ils te promettront sûrement monts et merveilles pour que tu les rejoignes, mais ne t’y trompes pas. Ce n’est que la mort qui les attend. »

       Sur ces mots, il retourna à son bureau en lui faisant signe de déguerpir. Elle s’exécuta et souffla un grand coup en sortant de la pièce.

      Ça c’est… Plutôt bien passé, je crois.

       Puis elle partit en direction des cellules, se frayant un chemin dans la foule. Le Prélat lui offrait l’opportunité de découvrir la vérité, et elle savait par où commencer.

       Euche… pensa-t-elle.

       La scène se rejouait sans cesse dans sa tête, comme si ce souvenir lugubre refusait d’être oublié, comme s’il ne voulait pas qu’elle trouve la paix. Et elle entendait ce bruit glacial. Ce craquement. Il résonnait en elle, encore et encore.

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Chapitre 6 – Lisbeth Vignero

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Lisbeth Vignero

 

    Tenant fermement la main de sa fille, veillant à ne pas reproduire la même erreur, Lisbeth se frayait un chemin dans la foule.

    Victor ?

    « Maman, il est là ! » lui cria Margot en pointant quelqu’un du doigt. Elle avait raison. Sur les épaules de son père, accompagné de ses deux autres sœurs, Victor scrutait les environs, probablement à leur recherche aussi. Lisbeth, soulagée, leur fit de grands gestes avec le bras, et elles les rejoignirent sans attendre.

    Il régnait autour d’eux un désordre sans nom, et ils étaient loin d’être les seuls à être dépassés. La foule se resserrait encore et encore, et les familles venues tôt dans la matinée rangeaient en vitesse leurs nappes piétinées et leurs victuailles soigneusement préparées pour l’occasion, constatant amèrement qu’il n’y aurait pas la place pour s’installer confortablement. Les jugements en place publique avaient l’habitude de rassembler du monde, mais ils n’avaient encore jamais rencontré un tel succès.

    « C’est la première fois que je vois les gardes autant équipés, » lui glissa Ben quand elle arriva à ses côtés. Il avait l’air soucieux. Lisbeth apercevait vaguement les gardes qui s’étaient mis entre le peuple et l’échafaud, installé juste devant le parvis de la cathédrale, mais elle ne parvenait pas à discerner ce qui le préoccupait tant. Elle n’y voyait pas grand-chose, à vrai dire. Lisbeth n’était pas bien grande, et la foule amassée devant-elle encombrait son champ de vision.

    « Et il y en à d’autres qui encadrent toute la place, ajouta-t-il. On ne devrait pas rester là, j’ai un mauvais pressentiment. »

    « Je veux savoir qui c’est », lui dit Lisbeth, résolue.

    Ça l’irritait de ne pas connaître l’identité exacte de l’accusé. Elle savait uniquement qu’il s’agissait d’un jeune novice de la Nouvelle Aube et cette information la troublait.

    Ça pourrait être mon fils…

    Non, ça n’avait aucun sens. Il était adorable, jamais il ne se retrouverait dans une situation pareille. Néanmoins, le doute subsistait. Elle ne partirait pas d’ici avant d’en être sûre.

    « Si tu y tiens », lui répondit Ben.

    Lisbeth acquiesça. Soudain inquiète, elle s’empressa de s’assurer que ses enfants étaient toujours là. Elle tenait encore la main de Margot dans la sienne, Victor n’était pas descendu des épaules de son père, et Sarah et Clotilde se tenaient près d’eux. Ils étaient tous calme, dieu merci. Peut-être que l’agitation générale les intimidait.

    Bien.

    Elle reporta son attention sur la scène et se hissa sur la pointe des pieds pour mieux y voir. Les juges semblaient s’impatienter. L’accusé n’était pas encore arrivé, et un vieil homme de la Nouvelle aube s’avança sur l’estrade pour prendre la parole. Il fit signe à la foule et le brouhaha s’estompa peu à peu.

    Ils vont commencer sans l’accusé ?

    Ce n’était pas inhabituel d’entamer un procès sans que la personne jugée ne soit présente, mais Lisbeth ne trouvait pas ça très correct. Il arrivait même qu’une affaire se déroule entièrement sans que le ou la concernée n’ait l’occasion de se manifester.

    L’homme s’éclaircit la gorge puis s’adressa au peuple :

    « Citoyens d’Aldenheym, commença-t-il, je suis heureux que vous soyez venus si nombreux. »

    Lisbeth était toujours surprise par la manière qu’avaient les annonceurs d’amplifier leur voix de sorte à ce que le son couvre l’entièreté de la Grande Place. C’était impressionnant.

    « Si aujourd’hui se tient en place publique le jugement d’un jeune novice de notre saint Ordre, poursuivit-il, c’est, j’en ai bien peur, pour la plus terrible des raisons. Peuple d’Aldenheym… »

    Une quinte de toux vint interrompre son discours, et un garçon fit son apparition sur l’estrade. Il y était monté non sans mal et sa démarche était hasardeuse. Un cardinal l’accompagnait mais ne semblait pas vouloir l’aider.

   Enfin, l’accusé.

    L’homme avait repris son discours mais Lisbeth concentrait toute son attention sur le nouveau venu. Il était mal en point et n’avait pas l’air d’être réellement conscient. Il avait le regard vide. Ses mains étaient liées, son teint pâle, et il était maigre comme un clou.

   Pauvre enfant.

    Et il était sale, si sale. Elle avait l’impression de le connaître, mais de si loin, elle ne pouvait en être sûre.

   Ce n’est pas…

    Elle plissa les yeux.

   Eustache ?

    Elle ne s’en était pas rendue compte tant il était méconnaissable, mais ça ne faisait plus aucun doute.

   Euche !

    Il faisait chaud tout à coup, et Lisbeth avait du mal à respirer. Une pression étrange s’était invitée dans sa poitrine, comme si son thorax se refermait lentement sur lui-même. Les yeux rivés sur son fils, Lisbeth se retrouvait dans un état de profonde stupéfaction, et si son cerveau embrumé parvenait à saisir l’urgence de la situation, son corps réagissait autrement. Elle vit Eustache s’effondrer contre le plancher de l’échafaud, et son cœur se serra. Elle sentait les larmes lui monter aux yeux.

   Qu’est-ce qu’on t’a fait ?

    Après un court instant qu’elle avait trouvé interminable, quelqu’un vint l’aider à se relever. Lisbeth bouillait de rage.

    « Maman, tu me fais mal. »

    La voix implorante de sa fille la tira de sa torpeur. Lisbeth n’y avait pas fait attention, mais elle avait resserré ses mains bien plus que de raison et Margot essayait de se dégager de son emprise.

    « Oh, pardon ma chérie, s’excusa-t-elle en la libérant. Je suis désolée. »

    Si elle reprenait peu à peu conscience de son environnement, Lisbeth se sentait toujours ailleurs, comme si elle était sur le point de s’évanouir. Elle porta son regard sur Ben, lui aussi focalisé sur leur enfant. Ne sachant quoi dire, elle recentra son attention sur le discours du vieil homme. Elle devait en savoir plus.

    « … nous sommes ici, maintenant, c’est peut-être à cause de notre manque de vigilance. Nous nous sommes laissés endormir, perchés que nous sommes sur notre belle cité. Loin des Créatures, loin de la guerre, loin de tout. Voyez cet enfant, dit-il en pointant le nouvel arrivé du doigt, il vous semble si innocent, si fragile, n’est-ce pas ? Contemplez donc son visage, et regardez dans les yeux l’assassin de l’héritier d’Aldenheym. »

   Quoi ?

    Il avait prononcé ces mots avec une telle brutalité que Lisbeth eut l’impression d’encaisser un coup au ventre.

   C’est faux.

    Autour d’elle, les gens hurlaient de colère.

   Il n’a jamais rien fait de mal.

    « Nous ne connaissons pas encore ses motivations, continua-t-il après avoir demander à la foule de se calmer, mais nous ne doutons pas qu’elles étaient éminemment politiques. »

    Politiques ? Eustache ? Ça n’a aucun sens.

    « Il n’a pas agit seul. Il a des complices ici-même, en Aldenheym. Dorénavant, les Créatures ne seront plus nos seules ennemies, ce qui signifie qu’il nous faudra d’abord purger nos propres rangs pour gagner cette guerre. Nettoyer cette ville de la vermine que nous avons laissé proliférer. Pour cela, nous devons nous montrer implacable. Cette journée se doit d’être un moment historique, le point de départ de notre marche vers la victoire. Mettons enfin terme au joug de ces traîtres et de ces Créatures !

   Ou est ce qu’il veut en venir ?

    Elle se sentait perdue. Ça ne sentait pas bon du tout. Elle regarda autour d’elle pour observer la réaction des autres habitants mais la plupart semblaient approuver. Certains applaudissaient, d’autres hurlaient leur approbation en levant leurs poings au ciel.

    « Si nous voulons gagner cette guerre, nous devons nous en donner les moyens. Entreprendre un changement en profondeur, prendre des mesures exemplaires. Traquons sans relâche les républicains et les anarchistes, les sympathisants de la cause Arcan et des Créatures. Rétablir la peine de mort pour les traîtres sera le point de départ de notre grande marche vers la victoire. »

    Non.

    Dans un état presque second, Lisbeth s’élança vers l’échafaud. Tout allait trop vite. Les yeux rivés sur son fils, soulevant sa jupe trop longue, Lisbeth déblayât le passage à coups d’épaules. Au loin, comme un écho, elle entendait l’annonceur poursuivre son discours.

    « C’est une décision certes difficile, mais sa nécessité ne fait aucun doute disait-il. Je veux cependant vous rassurer sur un point : vous n’aurez rien à craindre si vous n’avez rien à vous reprocher, et nous ne procéderons pas sans votre accord. Votre avenir, notre avenir à tous dépends de cette décision. Mais avant de décider, écoutons ce que l’accusé a à dire pour sa défense. »

    D’un coup, le brouhaha cessa. Tous et toutes voulaient entendre la déclaration de l’enfant. L’annonceur s’en approcha et attendit sa réponse, mais il n’était clairement pas en état. Eustache essaya de formuler quelque chose, il parvint même à bégayer, puis il fondit en larmes.

   Euche, tiens bon.

    Lisbeth, elle, poursuivait éperdument sa course. Elle ne voyait pas quoi faire d’autre. Elle aurait peut-être le temps d’atteindre l’échafaud.

   Et après ?

    Elle n’en avait pas la moindre idée. Elle ne pourrait compter sur la lucidité du peuple, l’orateur avait trop bien joué son coup.

    « Alors, que décidez-vous ? » demanda le juge.

    D’une seule voix, sans l’ombre d’une hésitation, le peuple hurla :

    « La mort ! La mort ! »

    Ce jugement avait beau ne pas la surprendre, il lui brisa néanmoins le cœur.

   Avez-vous perdu la raison ?

    « Qu’il en soit ainsi. » déclara-t-il.

    À ces mots, deux personnes vinrent se saisir du jeune homme et lui enfilèrent un capuchon pour couvrir son visage. La dernière image qu’elle avait de son fils était celle d’un enfant apeuré, perdu. Ce n’était pas l’image qu’elle se faisait d’un assassin. Elle ne pouvait l’accepter.

   Ce n’est qu’un enfant.

    Lisbeth puisait dans sa colère une force qu’elle ne soupçonnait pas. Elle haïssait sans vergogne Aldenheym et ses habitants stupides, qui déversaient leur haine et leur ignorance sur un enfant innocent. Elle détestait la Nouvelle Aube et ce Dieu si injuste qu’elle priait pourtant. Elle vomissait ce monde cruel qui ne voulait pas les laisser vivre en paix.

   Mon enfant.

    Elle n’entendit pas ces autres voix, moins nombreuses et plus discrètes qui s’opposaient à la sentence. Elle ne fit pas attention aux personnes qui essayaient de se sortir de là avant que la situation ne dégénère. Elle ne remarqua pas ces jeunes et ces moins jeunes qui dépavaient la place et se préparaient à affronter les gardes. Toute son attention était porté sur ce garçon encapuchonné à qui on passait une corde autour du cou.

    Mon fils.

    Elle n’aurait jamais le temps, elle le savait. Elle avait presque atteint l’estrade quand on l’envoya brutalement au sol. Elle s’érafla contre le gravier et essaya de se relever, mais deux gardes s’étaient interposés pour la maintenir au sol pendant que d’autres tenait à distance les passants alentours en agitant leurs gourdins.

    « Lâchez-moi, leur hurla-t-elle en se débattant férocement. Lâchez-moi ! C’est mon fils ! »

   Ça ne peut pas se finir comme ça.

    Puis vint le son singulier d’une corde qui se tend, celui d’un cou qui se brise. Le bruit d’un enfant qu’on assassine dans l’indifférence, et le silence des ignorants, coupables et complices, soudain muets face au fait accompli. Lisbeth étouffait, elle se sentait s’évanouir. Les gardes la relâchèrent, mais elle resta au sol encore un moment, cherchant refuge dans l’inconfort des pavés. Tout l’espoir qu’elle avait nourrit jusqu’à présent venait d’être réduit à néant.

   Eustache…

    Elle ne savait plus combien de temps elle était restée là quand une détonation retentit et attira son attention. Puis une autre. Elle risqua un coup d’œil sur la place pour découvrir que la plupart des habitants étaient partis, laissant les forces de l’ordre et les émeutiers s’affronter sans relâche sous les regards voyeurs de quelques spectateurs égarés. D’épais nuages de gaz s’échappaient de fioles brisées et se répandaient en rasant le sol, provoquant de violentes quintes de toux à quiconque se trouvaient sur leurs passages. Les insoumises et les insoumis tenaient les gardes sous une pluie battante de projectiles improvisés puis se dispersaient précipitamment pour éviter leurs charges brutales.

    « Ensemble, criaient-ils. On reste ensemble ! »

    Et parmi les cris des combattants enragés, parmi le vacarme de la révolte et le fracas des fioles qui s’éclataient contre les pavés, Lisbeth reconnut la voix de son mari et son cœur se déchira un peu plus encore. Au milieu des affrontements, faisant face à l’immense cathédrale, Ben hurlait sa détresse et son désespoir. Jamais elle ne l’avait vu ainsi, pas même après la mort de leur premier enfant.

    Le cœur battant à tout rompre, Lisbeth trouva enfin la force de se relever puis se tourna lentement vers l’échafaud. Elle devait le voir de ses propres yeux. Elle voulait en être sûre. Les juges avaient évacués l’estrade avant que les affrontements n’éclatent, abandonnant le corps sans vie de son fils qui se balançait au bout d’une corde, seul.

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Chapitre 5 – Roxanne Delpeaux

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Roxanne Delpeaux

 

    Elle avait cette curieuse impression que les rues d’Aldenheym s’étaient agrandies pendant la nuit. Bien sur, elle n’avait encore jamais vu la ville aussi déserte, mais la sensation n’en était pas moins inconfortable, et ce silence implacable n’arrangeait rien.

      Il restait bien quelques promeneurs, visiblement pressés, qui la dépassaient ci et là en lui glissant au passage un regard méprisant, mais Roxanne n’y prêtait pas attention. Si parfois lui venait l’envie de se laisser gagner par la rage, elle ne voulait pas se laisser déstabiliser. Pas aujourd’hui. Somme toute, on était bien loin de l’habituel tumulte qui régnait dans les rues, et elle se doutait bien que demain déjà, elle retrouverait la ville noyée sous une marée humaine, dense et agitée. Quelques connards ne sauraient la priver de ce petit moment de bonheur.

      Pour une fois, Roxanne prenait son temps. Quasiment seule, elle pouvait enfin profiter du tant vanté charme de l’acropole. Elle observait attentivement l’architecture moderne des bâtisses, s’émerveillait devant la finesse des gravures qui surplombaient les portes des magasins dont les stores étaient retroussées, et elle respirait cette odeur âpre et humide, subtil mélange des quincailleries de la rue et de la cidrerie, qui diffusait son odeur dans tout le quartier.

       Tout de même, elle était un peu déçue. Roxanne appréciait particulièrement ce genre d’événements, et elle regrettait amèrement de ne pas pouvoir s’y rendre. Elle essaya de se persuader, non sans mal, qu’elle n’avait aucune envie d’y assister.

       Bah, il y en aura d’autres.

       Mais les jugements en place publique se faisaient rare, ces temps-ci. Et cette fois, il se disait même que l’accusé était un enfant. C’était une première, et elle allait rater ça.

       Boarf.

       Au moins, elle n’allait pas se mêler à la foule des heures durant dans le but d’entrevoir une sentence certainement décevante. Après tout, si elle aimait tant ces événements, c’était surtout une question de curiosité. Une curiosité un peu malsaine, peut-être, mais qui n’avait rien à voir avec l’engouement morbide et primitif dans lequel se vautrait systématiquement le peuple. Faire d’un événement si sérieux un moment de divertissements et de festivités avait le don de l’exaspérer. Elle n’était pas comme ça, elle.

       Hum…

       Elle n’arrivait pas à s’en convaincre. Roxanne détestait cette idée, mais peut-être ne valait elle pas mieux que les autres, finalement. Elle essaya de penser à autre chose. Ça n’avait aucune importance, de toute façon. Qu’elle le veuille ou non, elle avait mieux à faire. Elle avait été convoquée par le grand Engingneur, et même si elle n’était pas encore au courant de l’objet de cette rencontre, elle ne pouvait ignorer pareille invitation.

       Soudain lui vint une idée. Il était encore tôt, et le procès occuperait le peuple suffisamment longtemps. Elle se demanda s’il était sage de faire attendre le grand Engingneur, puis elle se rappela depuis combien de temps elle ne s’était autorisée à passer par les Jardins du Dôme, toujours bondés. D’un pas décidé, jugeant que le grand Engingneur pourrait bien l’attendre un peu, elle se dirigea vers le centre de la ville.

       En cette saison, les sentiers traversant les Jardins avait tendance à être boueux, et ce matin ne faisait pas exception. Les bourgeons avaient commencés à éclore sur les arbres désormais en fleurs et l’odeur de la cidrerie avait laissé sa place à des senteurs moins brusques. Il y avait même quelques oiseaux qui, comme elle, profitaient du calme de la matinée.

       Elle ne se souvenait pas des couleurs changeantes des Avélias. Ces fleurs avaient à peine pointés le bout de leur nez qu’elles entamaient déjà leur valse colorée, oscillant entre des teintes bleutées, roses et violettes. Une petite brise faisait frissonner les fleurs du bosquet et les feuillages des quelques buissons qui cernaient les étendues boueuses. C’était rafraîchissant. Comme elle l’avait pressenti, les Jardins étaient pratiquement déserts. Un groupe d’enfants jouaient sur une étendue d’herbe, sous les arbres en fleurs et les regards bienveillants de quelques personnes bien plus âgées. Elle s’en éloigna pour se rendre du côté du Dôme.       Roxanne vint s’appuyer sur la grande paroi de verre et porta son regard sur la ville basse. Déserte aussi. En réalité, la partie de la ville basse qui se trouvait sous le Dôme était toujours déserte, sauf lors des Offrandes, bien entendu, mais à cause de la foule, il était impensable pour elle d’y assister.

       Il lui fallut quelques minutes avant de remarquer qu’elle n’était pas seule. Un homme s’était assis sur un banc à côté d’elle et jetait des miettes aux oiseaux. Roxanne le reconnut immédiatement, et elle rougit de culpabilité. Il lui fit signe de le rejoindre :

       « Madame Delpeaux, si je ne me trompe pas ? »

       Elle hocha la tête.

       « Oui, c’est moi. »

       Elle avait déjà vu le grand Engingneur à plusieurs reprises, lors de conférences organisées au sein de la compagnie, mais elle n’avait jamais eu le plaisir de s’entretenir avec lui. C’était un homme grand et mince, plutôt quelconque. Il ne l’impressionnait guère, mais son statut de grand Engingneur lui conférait un certain pouvoir qu’elle ne pouvait négliger.

      « C’est une sacré coïncidence, vous ne trouvez pas ? » lui demanda-t-il en continuant de nourrir les oiseaux. Son sourire dégageait quelque chose d’étrange, de fatigué, nota Roxanne. Il accentuait ses rides et faisait ressortir les marques du temps creusées sur son visage. Il était bien plus âgé qu’elle ne le pensait. Toujours gênée, elle ne savait trop quoi répondre :

       « Je ne comptais pas m’éterniser… »

      « Nul besoin de vous justifier, je suis autant coupable que vous, répondit-il. C’est un bel endroit. »

       Elle acquiesça sans répondre. Le banc faisait dos au Dôme. A leurs pieds, des oiseaux se battaient pour quelques miettes de pain, et ils pouvaient apercevoir le reste de la ville derrière les arbres en fleurs. Le grand Engingneur lança son dernier bout de pain et se tourna vers elle :

       « Marchons un peu, voulez-vous. »

       Il n’avait pas attendu de réponse avant de se lever, et Roxanne partit à sa suite.

       « Je ne sais pas si vous êtes au courant, commença le grand Engingneur, mais le dernier dirigeable parti pour Mynydd est introuvable. Il a probablement était intercepté, c’est une terrible nouvelle. Le maître Rufus, qui s’était porté garant de votre capacité à servir la compagnie, se trouvait à bord. Si sa mort n’est pas vérifiée, sachez que ses chances de survie sont pratiquement nulles. Je suis désolé. Vous en étiez proche ? »

       Alors ça y est.

       Roxanne eut un pincement au cœur, mais elle n’était pas vraiment surprise. Rufus vieillissait. Il se tenait à l’écart, ces derniers temps, dévoré par son travail. Cependant, elle ne s’attendait pas à ce qu’il parte ainsi.

       « Non, dit-elle. J’admirais son travail et il m’appréciait, mais notre relation n’a jamais dépassé le cadre du travail. »

       Elle marqua une pause avant de demander :

       « Et vous ? »

       « Disons que c’était un bon ami. »

       Vraiment ?

       Elle n’arrivait pas à voir s’il disait la vérité. C’était tout à fait possible – Rufus ne parlait jamais de ses relations au sein de la compagnie – mais Roxanne en doutait. Ou peut-être le grand Engingneur pensait sincèrement que Rufus et lui étaient amis. Une chose était sûre, Roxanne ne devait rien laisser transparaître.

       « Vous m’en voyez navré. » dit-elle.

       « Vous n’y êtes pour rien. Passons. Si je vous ai demandé de venir à ma rencontre, c’est à propos d’un autre sujet. Voyez-vous, Rufus travaillait sur un projet que nous tenons à garder secret. Dans son testament, il fait savoir qu’il voudrait que vous le succédiez dans sa mission, que vous êtes la personne la plus à même de reprendre en main son travail. Je voulais savoir si vous vous sentiez prête à assumer cette responsabilité. »

       « C’est-à-dire ? » demanda-t-elle.

       « Eh bien, que vous cessiez votre activité et que vous rejoignez à plein temps notre projet. Qu’en dites-vous ? »

       Feindre la surprise.

       « Je suis un peu prise de court. De quel projet s’agit-il, exactement ? »

       « Je ne peux vous en dire plus pour le moment. Bien entendu. J’aimerais vous donner plus de détails, mais nous tenons absolument à conserver ce projet secret.»

       Il regarda à sa droite, puis à sa gauche, et se pencha vers elle de façon extravagante pour lui glisser à l’oreille :

       « Les murs ont des oreilles… »

       Nous sommes en extérieur, ducon.

       Elle n’avait pas apprécié sa manière de se pencher vers elle. C’était humiliant. Sous l’impulsion, elle s’était même éloignée de lui, mais le grand Engingneur ne le releva pas. Il continua, comme si de rien n’était :

       « Dites moi, sur quel projet travaillez vous, en ce moment ? »

       « Eh bien, dit-elle en bafouillant, en ce moment, je travaille avec le docteur Daevlok sur les amputations. »

       « Oui, je vois, dit-il d’un air songeur, la Thaumaturge… Vous vous sentez capable de cesser cette activité ? Je pourrais trouver quelqu’un d’autre pour vous remplacer, bien entendu. »

       « Si la mission s’avère intéressante, bien sur. Mais je n’en sais pas suffisamment pour prendre une décision si importante. »

       « Je comprends. Allons à la Compagnie, j’ai une idée. »

       En quittant les jardins, il sortit une enveloppe froissée de sa chemise et lui tendit :

       « Vous y trouverez les clefs du bureau de Rufus. Il n’en aura plus besoin, paix à son âme, mais sa famille voudra certainement récupérer quelques affaires. Ne dérangez pas trop. Je passerai m’assurer qu’aucun document confidentiel ne soit en évidence et j’en profiterai pour vous transmettre ceux qui me semblent les plus pertinents pour vous permettre de comprendre l’ampleur du projet. »

       Elle prit l’enveloppe sans rien dire.

       « Oh, et j’oubliais le principal, continua le grand Engingneur en se tapant le front de la main. Le second dirigeable va être affrété pour Mynydd. Il devrait partir d’ici cinq jours. Sachez qu’une place vous est déjà réservée à bord… si vous acceptez la mission, bien entendu. »

       Quoi ?

       Roxanne était déstabilisée. Il ne restait que deux dirigeables dans tout Meovar. Ça n’avait aucun sens de risquer autant, si tôt après la disparition de l’autre. Elle voulait s’assurer qu’elle avait bien compris :

       « Excusez-moi d’être si peu accommodante, demanda-t-elle en essayant de cacher sa déroute, mais je ne comprends pas. Un dirigeable est introuvable, probablement détruit, et vous êtes déjà prêt à en risquer un autre ?»

       Il afficha une mine déconfite, et Roxanne comprit immédiatement qu’elle avait dépassé les bornes. Elle n’en avait que faire.

       Il est susceptible…

       « Vous n’avez jamais quitté Aldenheym, n’est-ce pas ? » lui demanda le grand Engingneur.

       « J’ai du mal à vous suivre. » dit-elle.

       « Vous vous inquiétez et c’est bien normal, mais ne vous tracassez pas pour si peu. Une enquête est prévue pour l’autre dirigeable, les préparatifs de l’expédition ont même déjà commencés. »

       Elle ne voyait toujours pas le rapport.

       « Je ne sais pas si… »

       Agacé, le grand Engingneur la coupa sèchement :

       « Si l’idée ne vous enchante guère, libre à vous de refuser. Je trouverais bien quelqu’un d’autre. »

      « Non, c’est bon, dit-elle, perplexe. Je vais le faire »

       Elle ne savait pas s’il lui laissait vraiment le choix. Roxanne se sentait piégée. Qu’est-ce qu’elle devait faire ? Le grand Engingneur acquiesça, satisfait, puis accéléra le pas. Elle avait du mal à tenir le rythme, mais le reste du trajet se fit en silence, et elle en profita pour réfléchir aux possibilités qui s’offraient à elle. Elle avait travaillé dur pour entrer dans la Compagnie et pour s’y faire une place. La proposition du grand Engingneur sonnait comme une menace, et elle n’était pas sûre d’être en mesure de refuser. Il avait largement les moyens d’entraver ses autres projets, si l’envie lui prenait. En attendant d’y voir plus clair, elle devait se montrer plus conciliante.

      Mais risquer sa vie pour un projet dont elle ignorer presque tout ne l’enchantait guère, et elle se demandait pourquoi Rufus l’avait mise dans un tel embarras. Il lui avait certes garanti qu’elle serait emballée, que l’idée était révolutionnaire, mais c’était un vieil homme, et Roxanne n’était pas encore prête à perdre sa vie pour une idée, aussi révolutionnaire soit-elle.

       L’odeur de l’acier et du charbon ne manquèrent pas de la ramener à la réalité. Réfléchissant aux conséquences possibles de son choix, elle avait à peine remarqué qu’ils avaient atteint le siège de la compagnie. L’endroit paraissait désert, mais de grands nuages de fumée s’échappaient déjà de quelques longues cheminées de briques. Il n’y avait personne dans le hall. Ils allèrent directement dans l’ascenseur – les ateliers des maîtres étant installés dans les étages les plus hauts – et, attendant qu’ils atteignent l’étage souhaité, le grand Engingneur brisa la silence :

       « Pour ce qui est de votre… condition, hésita-t-il, nous pourrions vous aménager un appartement, près de la compagnie. Qu’en pensez-vous ? »

       « Merci, mais je n’en ai pas besoin. Je me débrouille très bien comme ça. »

       « Comme vous voudrez. »

       Retour au silence. Le grand Engingneur semblait véritablement gêné. Du coin de l’œil, elle le voyait sortir sa montre de sa poche chaque fois qu’il l’y rangeait puis la regarder en soupirant discrètement. Roxanne s’en amusait.

       Elle n’était encore jamais allée aux étages supérieurs. En sortant de l’ascenseur, elle fut surprise de voir que l’éclairage y fonctionnait à l’électricité. Une simple pression sur un gros bouton et le couloir était parfaitement lumineux.

       « Par ici. »

       Le grand Engingneur la guida devant une porte semblable aux autres. Le chiffre quatre était gravé sur une plaque métallique, accrochée sur la porte.

       « C’est ici » dit-il.

Il attendait désespérément que Roxanne dise quelque chose. Voyant qu’il n’en serait rien, il finit par lâcher :

       « Eh bien, je vous laisse vous accommoder à vos nouveaux locaux. »

      Puis il tourna les talons, regarda rapidement sa montre, et regagna l’ascenseur. Roxanne se retrouva seule dans le grand couloir, soulagée de ne pas avoir a supporter d’avantage la présence du Grand Engingneur. Ce premier contact ne lui avait pas plu du tout.

      Elle tira l’enveloppe de sa poche, en sortit une grande clef rouillée, et la tourna dans la serrure. La porte s’ouvrit sur une pièce lumineuse, scindée en deux par un rideau de toile. Une grande fenêtre ornait le mur et rendait inutile l’éclairage électrique. La partie bureau était bien ordonnée et de nombreux ouvrages recouvraient la bibliothèque. Elle tira le rideau et découvrit un tout autre foutoir. L’atelier était sens dessus dessous. Toutes sortes de breloques et de matériaux recouvraient des étagères bancales, un soufflet cassé reposait sur une petite enclume rouillée, et la fonderie débordait de cendres.

      Elle commença par nettoyer rapidement la cheminée, y glissa quelques bûches et l’alluma sans attendre. Elle fouilla ensuite la pièce de fond en comble, scrutant chaque recoins à la recherche d’éléments compromettants. Elle soulevait les fines plaques métalliques, les engrenages rouillés et les longues lanières de cuir, grimpait sur les tas de débris pour atteindre les étagères trop hautes, et remettait un peu d’ordre. Elle ne voulait pas que sa « fouille » soit trop évidente.

       Roxanne ne trouva rien de suspect dans l’atelier de son mentor. Elle se tourna vers la bibliothèque et inspecta le meuble. Quelconque, comme l’atelier. La poussière qui s’accumulait sur les ouvrages lui indiqua ceux visiblement empruntés le plus récemment. Elle les emprunta et les déposa sur le grand bureau, et poursuivit son inspection. Outre la bibliothèque, il y avait un grand bureau en bois, une étagère quasiment vide et deux tableaux accrochés au mur. Un coffre-fort était accolé au bureau, mais elle ne trouverait rien de compromettant à l’intérieur. Ce type de coffre était commun à tous les Engingneurs, et leur accès n’était pas limité qu’à leurs possesseurs.

       Elle finit par examiner le bureau et ses quelques tiroirs. Le plus en bas présentait une serrure, dont Roxanne n’avait pas la clef. Elle fouilla d’abord les autres, découvrant quelques lettres sans grand intérêt et une édition du journal impérial datant du mois dernier. Le deuxième tiroir était vide.

       Elle fit sauter la serrure du tiroir. Vide aussi. Elle passa sa main à l’intérieur pour vérifier qu’il n’y avait pas de double fond. Si. Elle retira la fine plaque de bois, et y découvrit une édition du journal ouvrier ainsi qu’un masque en bois. C’était un masque traditionnel Alden, représentant un visage supposé humain, quadrillé de jaune et de vert.

       C’est bien ce que je pensais.

      Est-ce que le grand Engingneur était au courant ? Probablement pas. Aucune importance, elle ne pouvait pas laisser de traces de toute façon. Elle feuilleta rapidement le journal, se saisit du masque, et les jeta tous deux dans la cheminée.

       Satisfaite, elle retourna vers le bureau et récupéra un des documents qu’elle avait laissé sur la chaise. Elle allât ensuite ouvrir la fenêtre puis se hissa à son rebord pour s’y installer, réfléchissant aux aménagements qu’elle pouvait apporter à la pièce afin de l’accommoder à ses besoins.

       D’ici, la vue était splendide. Le Dôme et ses jardins, les toits de la ville, elle voyait pratiquement tout. Elle scruta la ville du regard et s’attarda sur la Grande Place, devant la Cathédrale. Noire de monde. Roxanne était bien mieux ici. Se demandant ce qu’il allait advenir du jeune accusé, elle se concentra sur le document, à la recherche d’informations sur ce mystérieux projet.

Chapitre suivant – Lisbeth